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« Poutine » de Frédéric Pons

« Poutine » de Frédéric Pons

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Fiche de lecture de Bernard Mazin

♦ Poutine « Homme d’Etat tel que nous voudrions en connaître en Europe occidentale, c’est-à-dire qui sache résister à l’idéologie dominante et au “politiquement correct” ».

A une époque où le « Poutine bashing » est à la mode, il est satisfaisant de lire un ouvrage sur le président de la Russie qui ne soit pas un réquisitoire à charge, sans pour autant verser dans l’hagiographie ni dans l’angélisme. Frédéric Pons, qui est, entre autres, rédacteur en chef à Valeurs actuelles et spécialiste de géopolitique, nous livre une intéressante biographie qui évite tous ces écueils et remet les choses en place, en particulier sur les sujets de politique internationale qui constituent son domaine de prédilection.


On ne trouvera pas dans ce Poutine les anecdotes croustillantes ou les révélations sur la vie privée qui font vendre : le caractère pudique et secret du personnage se serait d’ailleurs mal prêté à un tel dessein. Frédéric Pons ne cherche pas non plus à dresser le portrait d’un dirigeant bon enfant et chaleureux, que tout son comportement dément et que l’intéressé lui-même n’a jamais prétendu être, ni à affirmer que Poutine serait dépourvu d’arrière-pensées d’ambition personnelle qui, là encore, seraient contredites par sa montée en puissance depuis une vingtaine d’années.

Au fil des chapitres qui nous font le récit très imagé des principales étapes de sa carrière, deux idées forces complémentaires se dégagent, qui rendent Vladimir Poutine assez exemplaire de ce que devrait être l’Homme d’Etat tel que nous voudrions en connaître en Europe occidentale, c’est-à-dire qui sache résister à l’idéologie dominante et au « politiquement correct ».

Une volonté mise au service d’un dessein pour la Russie

L’auteur démonte en premier lieu le mythe de « l’homme du KGB » qui reste collé au président russe, en rappelant que les 15 ans qu’il a passés dans les services secrets l’ont été dans des postes subalternes, et qu’à l’époque il était déjà très lucide sur leurs faiblesses et très conscient de l’absence d’avenir du régime soviétique. Il a certes été à la tête du FSB avant de devenir premier ministre en 2000, mais pendant un an seulement. On notera d’ailleurs que du tsarisme à nos jours, les services de renseignement ont été un pilier du pouvoir étatique, qui a constitué constamment un vivier de dirigeants politiques. En cela, Poutine ne fait donc pas exception, mais il est beaucoup moins « marqué » par son passage dans les services que bien d’autres.

Frédéric Pons met en évidence une particularité de son personnage qui n’est pas si répandue dans la classe politique : il a une vision pour l’avenir de son pays et toute son action a été mise au service de cette vision, avec des échecs parfois, mais le plus souvent avec succès jusqu’à maintenant, ce qui accrédite le dicton « Là où il y a une volonté, il y a un chemin ».

La vision est l’addition de plusieurs thèmes : défense des valeurs morales + démocratie + ancrage européen + Etat fort + solidarité sociale + restauration de l’économie. Elle concilie la fermeté et la modernité.

Ce dessein n’est pas récent. Il a été exposé dans un rapport intitulé La Russie au tournant du millénaire publié en décembre 1999, alors que Poutine était premier ministre et président par intérim. Ce rapport, joint in extenso en annexe de l’ouvrage, contient en quelques pages une analyse des faiblesses de la Russie de l’époque, et énonce les axes à emprunter pour assurer au pays un avenir à la hauteur de son histoire et de son destin.

On relèvera, et c’est ce que fait l’auteur au fil des différents chapitres, que quinze ans après, ce document reste le fil conducteur de l’action du tandem Poutine-Medvedev.

Cela est vrai en politique intérieure, illustré notamment par les développements sur la lutte contre les oligarques et la corruption, les relations avec l’Eglise orthodoxe, la restauration des forces militaires ou encore la volonté d’instaurer une « dictature de la loi ». Poutine lui-même ne cache pas que beaucoup reste encore à faire dans ces domaines, mais il peut se targuer de ses succès, si l’on songe au chemin accompli en seulement 15 ans, après 70 ans de communisme qui ont épuisé le pays et l’ont profondément humilié comme jamais auparavant.

2 poutineMais la politique étrangère est probablement encore plus exemplaire. Frédéric Pons analyse en détail les événements qui ont permis à Poutine de redonner à la Russie le rang de puissance avec laquelle il faut compter : le Caucase en 1999-2000, avec la pacification de la Tchétchénie ; la Géorgie en 2008 ; et l’Ukraine en 2014.

Dans chacune de ces crises, Poutine a démontré les qualités du véritable homme d’Etat qu’il est : capacité à désigner l’ennemi, maîtrise de soi et juste appréciation du moment où il faut être ferme ou conciliant, mais toujours au service d’un objectif : l’intérêt supérieur de la Russie.

Poutine contre l’idéologie dominante

Les politiciens et les médias occidentaux font preuve à l’égard de Poutine d’une cécité qui confine à une véritable « inversion des valeurs ». Il est ainsi divertissant de relever que lorsqu’il invoque la logique de la « sécurité nationale » pour renforcer le contrôle des éléments subversifs, cela lui est reproché comme une volonté de mettre le pays en coupe réglée, alors que l’on fait preuve d’une totale mansuétude à l’égard des Etats-Unis qui instaurent des restrictions aux libertés tout aussi importantes au nom de la lutte contre le terrorisme. Les mêmes accusateurs oublient que les actions menées par le FSB en Russie contre le crime organisé et contre le terrorisme islamiste bénéficient par ricochet aux pays d’Europe occidentale, et même aux Etats-Unis.

Il est vrai que lorsque Poutine évoque, avec sa franchise coutumière, la nécessité de lutter contre le djihadisme, cela passe encore… Mais quand il parle de défendre les valeurs morales de la Russie, de lutter contre l’érosion de l’identité culturelle sous la pression du matérialisme athée, et maintenant du matérialisme marchand mondialiste « grand rabot de l’âme des peuples », rien ne va plus !

Dans le domaine de la politique internationale, les messages sont tout aussi clairs et de nature à générer des réactions tout aussi violentes. A la suite de la crise ukrainienne, le « niet » absolu à un ordre mondial unipolaire incarné par les Etats-Unis a été affirmé sans ambiguïté dans un discours aux ambassadeurs russes en juin 2014 :

« Il faut chercher à empêcher tout coup d’Etat anticonstitutionnel dans l’espace européen, l’ingérence dans les affaires intérieures de pays souverains, le chantage et les menaces dans les relations interétatiques, l’encouragement des forces radicales et néo-nazies. Nous avons tous en Europe besoin d’une sorte de filet de sécurité pour que les précédents libyens, syrien et – il faut malheureusement le citer dans cette liste – ukrainien ne deviennent pas contagieux. »

En d’autres termes, poursuit Frédéric Pons, « l’Ukraine appartient à la sphère d’influence de la Russie, comme les pays qui lui sont limitrophes, à l’ouest et au sud de ses frontières. Tout ce qui s’y passe touche aux intérêts de la Russie et ne peut laisser indifférent le Kremlin ». Et l’intérêt de la Russie passe dans l’esprit de Poutine avant la popularité à l’étranger. Après de tels propos, on comprend qu’Hillary Clinton juge que l’attitude de Poutine est un « retour en arrière »… par rapport aux intérêts américains, s’entend !

L’appui du peuple

L’une des raisons qui font enrager les médias et les « faiseurs d’opinion » est que sur tous les sujets Poutine est soutenu par une grande majorité du peuple russe, au-delà des clivages politiques partisans.

Il n’est certes pas « vêtu de probité candide et de lin blanc », mais comment les Russes ne feraient-ils pas confiance à un dirigeant qui depuis quinze ans a rendu fierté et raison de vivre au pays, lui a redonné une place de puissance avec laquelle il faut compter, a rétabli une situation économique et sociale correcte, même si beaucoup de chemin reste à parcourir compte tenu du handicap de départ.

En ce qui concerne les libertés individuelles, la situation est aussi perfectible, mais il ne faut pas oublier que la présence d’un Etat fort est inscrit historiquement dans l’esprit russe, et que dans un pays qui a connu les bagnes tsaristes et le goulag communiste, les mésaventures des Pussy Riots qui ont indigné les défenseurs des droits de l’Homme en Europe ont fait sourire sur place et n’ont eu qu’un écho limité.

En définitive, l’ouvrage de Frédéric Pons se place à contre-courant des idées formatées que les médias essaient de nous imposer à propos de Poutine. Qu’il ne faille pas prendre pour argent comptant toutes ses affirmations – par exemple sur son absence de volonté impérialiste – est probablement une attitude de prudence élémentaire, compte tenu de l’habileté consommée du personnage. Par ailleurs, la Russie a une histoire et une mentalité collective spécifiques qui rendent l’hypothèse de l’exportation du « poutinisme » dans d’autres pays peu réaliste.

Il reste que Vladimir Poutine possède au plus haut degré les qualités que l’on aimerait trouver chez nos hommes d’Etat, à savoir pas uniquement celles de l’habileté politicienne et du besoin de garder sa place, mais celle d’avoir un projet pour le pays et de tenir le cap pour le mener à bien.

 Bernard Mazin
13/10/2014

Frédéric Pons, Poutine, Calmann-Lévy, octobre 2014, 364 pages.

Correspondance Polémia – 15/10/2014

Image : 1re de couverture