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Leon Blum

Une hagiographie de France 3 : Léon Blum, haï et surtout adoré

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André Posokhow, essayiste

♦ Le 23 juin 2016, les téléspectateurs ont pu voir un documentaire de France 3 sur « Léon Blum, haï et adoré ». Présentée par Robert Badinter, avec les interventions de Pierre Birnbaum, Serge Bernstein et Ilan Greilsammer, cette émission a revêtu pendant une heure un caractère purement et strictement laudatif qui a fait exploser les bornes de l’objectivité historique.

Il ne s’agit pas ici de réécrire la vie du leader socialiste ni de faire son procès. Il n’est pas question non plus de le haïr ou de l’adorer. D’autres s’en sont chargés depuis longtemps.

En revanche, il apparaît indispensable, avec comme ambition la simple réinformation historique, de souligner les mensonges et les omissions du documentaire.


Le documentaire ne parle pas des aveuglements de Léon Blum face au péril allemand et nazi

 Léon Blum tenait une rubrique régulière dans le journal socialiste : Le Populaire. A relire des passages de ses articles parus de 1930 à 1933, on peut mesurer son stupéfiant aveuglement devant un péril qui s’annonçait mortel pour l’Europe. Citons deux exemples parmi d’autres :

  • en septembre 1930, 107 députés nazis entrent au Reichstag. Blum affirme : « Hitler est aujourd’hui loin du pouvoir» (Populaire 23/11/30) ;
  • aux élections de novembre 1932 les nazis perdent 34 sièges mais demeurent le parti le plus fort d’Allemagne. Blum vaticine : « Entre Hitler et le pouvoir une barrière infranchissable est dressée. Hitler est désormais exclu du pouvoir. Il est même exclu, si je puis dire, de l’espérance du pouvoir » (Populaire 8/11/1932).
    « L’accès du pouvoir légal et illégal est désormais clos devant Hitler. La social-démocratie a eu Hitler» (Populaire 9/11/1932).

A quoi l’opinion française devait-elle de tels écrits qui ne pouvaient que la fourvoyer lourdement ? Certes, à une profonde incompréhension de l’actualité mais aussi à une motivation politique constante : le désarmement.

Le documentaire ne dit pas que Blum fut un fervent apôtre du pacifisme intégral et du désarmement de la France face à l’ennemi

 En 1930, les troupes françaises quittent la Rhénanie. Blum tranche : « La France n’a plus à redouter l’agression allemande. Nous (…) Nous pouvons dès maintenant entamer le désarmement » (Populaire, mai à juillet 1930).

Au congrès de Tours de 1931 Blum explique : « Le désarmement ne peut être conditionné par rien. Il est en soi un moyen de sécurité (…) la garantie de l’indépendance nationale » (Alain Bergounioux).

De même il a appuyé en 1932 le plan dit « constructif » de Herriot qui a abouti, le 11/12/1932, à l’égalité des droits de l’Allemagne au plan militaire et réclamé un désarmement rapide et progressif.

C’est cependant à la séance du 15 mars 1935 de la Chambre des députés, au cours de laquelle le président du conseil Flandin avait proposé un allongement provisoire du service militaire, qu’il s’est surpassé en s’élevant longuement et avec force contre :

  • le service militaire de 2 ans, pourtant nécessaire devant la progression des effectifs allemands ;
  • les thèses du général De Gaulle soutenues par Paul Raynaud, de « l’armée de choc et de vitesse ».
    A ses yeux la protection militaire du pays ne pouvait reposer que sur la levée en masse du peuple comme sous la Révolution. La vraie sécurité devait résider dans « les conventions internationales, la réconciliation, la sécurité collective, le désarmement progressif, le contrôle mutuel… » (colonel Michelet dans La Revanche de l’Armée d’Afrique 1940-1944).

De telles prises de position pacifistes face au forcené de Berlin et à la puissance allemande ne peuvent être considérées que comme des crimes envers la nation. Blum ne les aura pas à l’esprit lorsqu’en juillet 1936 il ne renonça à faire entrer la France dans la guerre civile espagnole que sous la pression des Britanniques, pour une fois bien inspirés, et des radicaux.

Les contre-vérités de Badinter sur la question des responsabilités militaires

 Dans le documentaire, Badinter évoque le procès de Riom répondant aux souhaits de nombreux Français de voir punis les responsables de la défaite. Ce procès en pleine guerre, mal préparé et mal mené sous l’œil attentif de l’occupant, donna lieu à des abus de droit de la part du chef de l’Etat français que Badinter dénonce à juste titre. En revanche, lorsqu’en cette occasion il désigne Pétain et le général Weygand comme les responsables du désastre, il profère purement et simplement des contre-vérités.

Weygand n’eut des responsabilités à la tête des armées que jusqu’en janvier 1935. Il passa les cinq années précédentes à se battre avec ténacité contre l’abaissement de l’outil militaire de la France, contre la réduction des crédits militaires et pour le service de deux ans. C’est lui qui a lancé la création des divisions légères mécaniques (DLM) qui préfiguraient les divisions blindées et qui furent parmi les premières de ce type dans le monde.

Ce fut Weygand qui releva, le 19/12/1933, cette déclaration de Léon Blum : « Du moment qu’on démolit l’armée, j’en suis » !

Quant au maréchal Pétain, ses responsabilités officielles à la tête des armées cessèrent en janvier 1931. Il devint inspecteur de la Défense aérienne du territoire et ses propositions en ce domaine, qui ne furent évidemment pas écoutées par les incompétents de la IIIe République, ont fait de lui un authentique précurseur.

Sa préface au livre du général Chauvineau (*)  fut malvenue et lui est toujours reprochée. Mais on n’évoque jamais d’autres citations comme celle prononcée le 6/4/1935 à l’Ecole supérieure de guerre devant le président de la République : « Il est nécessaire de tenir le plus grand compte des perspectives ouvertes par l’engin blindé et l’avion (…). En fait la victoire appartiendra à celui qui saura le premier exploiter au maximum les propriétés des engins modernes et combiner leur action. »

Pétain fut ministre de la Guerre dans le ministère Doumergue en 1934 pendant 9 mois. Dans ce bref délai il tenta de rétablir la situation des forces armées malgré l’obstruction de la gauche. Le 15 juin 1934, il se heurta à la Chambre des députés aux protestations de parlementaires dont J. Moch, E. Daladier et Blum qui s’est écrié : « Déposons les armes ; bon gré, mal gré, l’Allemagne sera bien obligée d’en faire autant », ce qui explique qu’il n’ait pu rétablir le service de 2 ans. Du point de vue budgétaire il obtint 1,2MdF pour la Ligne Maginot. Grâce aux comptes spéciaux il lança un programme de 3MdF pour les trois armées sur plusieurs années. Enfin, il fit accepter le programme Pétain pour 1935, principalement tourné vers les chars d’assaut.

Lorsque Badinter s’en prend à l’état-major, il a raison, mais ce n’était plus Weygand et Pétain qui étaient en charge en 1940, c’était Gamelin, malade et âgé, qui commanda les armées de 1935 à 1940, et à qui E. Daladier, un autre responsable du désastre, accorda sa confiance jusqu’au bout.

Le documentaire est très discret sur l’échec économique de Blum et du Front populaire

Président du Conseil du Front populaire, Blum lança un important programme de réformes sociales et économiques qui devait permettre de combler une partie du retard accumulé par la IIIe République radicale au détriment de la classe ouvrière, en particulier : les congés payés et les conventions collectives qui furent des décisions de progrès.

En revanche, la mise en place des 40 heures a été jugée par Alfred Sauvy comme un contresens économique qui a constitué la cause essentielle de l’échec économique du Front populaire. Les effets bénéfiques de la dévaluation qui fut décidée par Blum, malheureusement trop tard, se heurtèrent aux goulots d’étranglement de la production engendrés par les 40 heures, ce qui entraîna une hausse des prix, un pouvoir d’achat des ouvriers en stagnation, une production industrielle en baisse et d’autres dévaluations.

Au plan de la défense, le gouvernement lança un programme de 14MdF pour l’armement qui constituait un progrès certain mais « trop peu et trop tard ». Cet effort était échelonné sur 4 ans et fut entamé par l’inflation. Il n’y eut pas de plan de mobilisation industrielle digne de ce nom et, là encore, la loi des 40 heures constitua un handicap considérable pour la production. En 1938 les ouvriers allemands de l’aéronautique travaillaient 54 heures en moyenne contre 40 en France (A. Sauvy).

Enfin, c’est sous le gouvernement Blum qu’E. Daladier, son ministre de la Guerre, s’opposa au cours du 1er semestre 1937 à la constitution de divisions blindées d’active et de nouvelles DLM.

Si le documentaire est explicite sur l’engagement sioniste de Blum il est partiel sur l’antisémitisme

Dans le documentaire de France 3, il est clairement fait mention du profond engagement sioniste de Blum, de son tropisme à s’entourer de coreligionnaires : Blumel, Boris, Moch, etc., et de son action pour favoriser l’entrée de réfugiés juifs en France. Notons au passage que ceux-ci furent au nombre d’environ 200.000 entre les deux guerres, ce qui relève d’un sens certain de l’hospitalité qu’il serait juste de souligner de temps à autre.

Y eut-il un lien de cause à effet ? Pierre-Georges Dreyfus, dans son Histoire de Vichy a noté le climat d’antisémitisme qui existait en France à la veille de la guerre. Badinter parle de la haine que portait l’extrême droite à Blum. Il a raison de citer l’agression d’une grande violence et d’une grande lâcheté dont fut victime Blum en mars 1936 de la part de l’Action française, boulevard Saint-Germain.

Badinter oublie de préciser que des propos antisémites identiques étaient tenus à la SFIO à la même époque. Entre autres citations, P.-G. Dreyfus rappelle qu’en 1938, en plein congrès de la SFIO, donc pas en catimini, un député, Chouffet, hurlait : « J’en ai assez de la dictature juive sur le parti. Le socialisme n’est pas un ghetto ». L’historien ajoute que l’on retrouvait l’antisémitisme chez les radicaux et une bonne partie de la gauche mais que La Rocque, chef du PSF, en était exempt.

Le documentaire proclame abusivement Blum chef de l’opposition au maréchal Pétain, chef de l’Etat français

Le documentaire tourne à la triste farce quand il nous est dit que Blum apparaissait comme le chef de l’opposition à Pétain. Les grands duels français de 1940-1945 ont été ceux de De Gaulle contre Pétain puis contre Giraud et également celui de P. Brossolette contre J. Moulin.

Blum était largement oublié de l’opinion et faisait l’objet de la même déconsidération que vouaient les Français, que ce soit les vichystes, les résistants ou les gaullistes, à la IIIe République. Ce « régime moral, social, politique, économique, a abdiqué dans la défaite, après s’être lui-même paralysé dans la licence », comme le dit De Gaulle.

Blum : la IIIe République, encore et toujours

La paix revenue, De Gaulle, comme Badinter l’indique, demanda à Blum de participer au relèvement de la France. Blum lui répondit qu’il préférait restaurer la SFIO : esprit sectaire de parti contre hauteur de vue nationale. Le général en fut choqué et Badinter en sourit. Nous ne pensons pas qu’il y ait matière à sourire.

De Gaulle une fois neutralisé, Blum participa à la préparation d’un projet de Constitution. Il prit parti en faveur d’une constitution de type parlementariste et d’un nouveau régime peu différent de la IIIe République. A ce titre il doit être considéré comme l’un des pères de la IVe République dont les faiblesses du système furent à l’origine de désastres pour notre pays : guerres d’Indochine et d’Algérie, Suez, la déroute financière quasi permanente, la dépendance envers les Etats-Unis et l’impuissance diplomatique.

En définitive

Aveuglement face à l’Allemagne et aux nazis jusqu’en 1936, pacifisme et appel au désarmement à un moment où il fallait appeler aux armes et à la détermination, échec économique de son gouvernement, engagement sioniste et en faveur des révolutionnaires espagnols alors que c’était pour la France qu’il fallait s’engager, fidélité au système parlementariste, oubli de ses propres responsabilités dans le désastre, Léon Blum a bien appartenu à cette classe politique incompétente de l’entre-deux-guerres qui a transformé une grande victoire en un désastre sans précédent et « refilé l’ardoise de ses erreurs à un vieillard presque centenaire ».

Non, ce documentaire n’aurait pas dû être une hagiographie.

André Posokhow
23/08/2016

Note : (*) Une invasion est-elle encore possible ?, Paris, Berger-Levrault, , XXI-219 p

Correspondance Polémia – 25/08/2016

Image : Léon Blum