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Trump ou le temps des sécessions

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Jure Georges Vujic, écrivain franco-croate, juriste, essayiste

♦ Avec la victoire de Trump, voici venir le temps des sécessions. Non pas des sécessions territoriales du Sud des confédérés, traditionnel et agraire, face au Nord, industriel capitaliste et bourgeois, mais bien la sécession des peuples face á l’ordre établi, qui avec la montée et les réussites éléctorales des partis et mouvements populistes en Europe, traduit bien un sécessionnisme protestataire de la base qui ne se reconnaît plus dans l’Establishement dominant, dans le règne du statu quo oligarchique, et revendique sa séparation face au système d’exploitation économique et financier global.


Aujourd’hui tout le monde s’accorde à dire que le succès de Trump a surpris plus d’un observateur et surtout la classe médiatique qui, en misant aveuglément sur le triomphe d’Hillary Clinton, s’est tout simplement et lamentablement trompée sur l’issue des élections présidentielles. La victoire de Trump, d’un personnage tonitruant à la fois cocasse et dérangeant, incarnant un mélange de John Wayne, de Jerry Lee Lewis (alias « killer ») et une version WASP de Berlusconi, offre une grille de lecture électorale et politique inédite. En effet, le phénomène Trump, à la croisée d’un populisme singulièrement américain à base de spectacle kitsch et de slogans chocs xénophobes et anti-systémiques, en fait répond bien à une demande politique réelle de la base jusque-là invisible sur la scène politique parlementaire : celle de la classe moyenne et ouvrière blanche, les perdants du Système américain.

Comment ne pas succomber à la tentation d’établir des correspondances entre l’expérience historique sécessionniste du Sud et la sécession des peuples face à la classe politique dominante ? On se souvient que les véritables causes du déclenchement de la Guerre de sécession en 1861 n’étaient nullement morales (motivées par l’abolition de l’esclavage) mais essentiellement économiques : le Nord demandait des droits de douane pour protéger son industrie naissante. Le maintien de l’esclavage dans le Sud ne constituait pas un bon débouché pour la vente des machines du Nord. D’autre part, la conquête par l’Union des Etats du Sud était capitale afin d’imposer la prépondérance du modèle économique industriel et marchand du Nord (l’émancipation des esclaves permettant une main-d’œuvre d’ouvriers à bon marché) et supposait l’anéantissement de l’économie agraire du Sud et surtout la disparition d’un mode de vie enraciné, et aristocratique, qui ne convenait pas à l’exportation du modèle nomade et marchand Yankee.

En effet, les thèmes abordés par le discours parfois maladroit mais instinctif de Trump – expulsion des immigrants illégaux et construction d’un mur le long de la frontière Sud des Etats-Unis, renégociation des accords de libre-échange afin de protéger les emplois des Américains, désengagement des troupes américaines à l’étranger, retour à l’isolationnisme « America first », etc. – répondent bien aux préoccupations et aux attentes de la base, longtemps abondonnée par l’agenda ploutocratique et dynastique du Système américain.

C’est bien ce discours sécessionniste qui donne le cauchemar à tous les nantis et les chiens de garde de l’ordre mondial marchand et la gentry bien-pensante new-yorkaise, une sécession symbolique des aspirations du peuple face à cet Establishment à la fois démocrate et républicain – cocktail de leaders politiques, de consultants, de lobbies, de donateurs et d’hommes d’affaires, ce fameux « Etat profond » imbriqué entre Wall-Street et le complexe militaro-industriel qui contrôle l’ensemble des leviers du pouvoir politique, économique et financier.

Trump incarne bien cette opposition entre l’Amérique du centre avec ses privilèges, sa classe politique corrompue, ses milliardaires et ses dérives sociétales décadentes qui s’est coupé du « pays réel », de la base, de l’autre Amérique, celle de la périphérie, celle de la « working class », des déclassés, les classes moyennes fauchées par la crise des subprimes, et des perdants de l’ordre darwiniste néolibéral.

Reste à savoir maintenant si Trump aura le courage et la volonté de capitaliser cette vague sécessionniste populaire et de réellement couper les ponts avec les puissances de cet « Etat profond ». A présent, nul ne le sait, l’avenir le dira : soit ce sera une revanche du peuple, des confédérés d’en-bas face à l’Union globaliste du haut, soit une simple victoire à la Pyrrhus.

Jure Georges Vujic
10/11/2016

Correspondance Polémia – 10/11/2016

Image : un président féroce