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Tout ça, monsieur, c’est la faute aux énarques !

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Par Julius Muzart, essayiste ♦ Enarque lui-même, ancien haut fonctionnaire à la ville de Paris, Julius Muzart décortique l’expression « C’est la faute aux énarques ». Il démontre que cette chasse au bouc émissaire est surtout un moyen commode de faire oublier la responsabilité des élus – des élus pour qui, trop souvent, l’intérêt général n’est qu’une variable d’ajustement. – Polémia


Lorsque tout va de travers, lorsque, par exemple, on voit émerger les conséquences catastrophiques de décisions ineptes, portant la marque d’années cinquante dont on ne sort pas, de lois obèses, aussi illisibles qu’inapplicables, on trouve toujours sur son chemin un élu ou un chef d’entreprise pour vous sortir l’argument ultime « Tout ça, monsieur, c’est la faute aux énarques ! »

Péremptoire.

Quand c’est un chef d’entreprise, souvent, il le croit. Et on ne peut pas lui demander d’être un constitutionnaliste : il a autre chose à faire. Mais demandez-lui combien « d’énarques » il connaît et rencontre régulièrement. La réponse sera la plupart du temps voisine de zéro. Circonstances atténuantes, donc.

Si c’est un élu, il ne devrait pas bénéficier de ce genre d’excuse. Mais surtout il sait beaucoup mieux, lui, comment et pourquoi ces décisions aberrantes ont été prises : c’est lui qui les a votées mais, il est vrai, sans toujours savoir ce qu’elles contenaient et encore moins leurs conséquences. Mais évidemment, cela, il y va de sa survie politique – et économique – de ne pas l’avouer. Alors, quoi de plus commode et confortable que de recourir au bouc émissaire le plus commun du discours « républicain ». Et c’est un bouc qui a le dos large.

Pour les élu(e)s (comme ils écrivent maintenant parce qu’ils ignorent la grammaire), les plus roués d’entre eux ne sont pas dupes de leur propre discours. Mais ils n’oublient jamais que, face aux électeurs, il vaut mieux passer pour un con et une victime que pour une crapule, et d’assumer ses responsabilités dans un désastre.

Pour être juste il faut tout de même rendre au mot « énarque » son caractère de concept générique : pour le Marcel du comptoir et la Ginette du marché du mercredi, qui n’ont jamais rencontré aucun fonctionnaire en vrai, un énarque c’est tout ce qui se rattache de près ou de loin à la puissance publique, qui porte costume et cravate sombre et qui parle un langage que personne ne comprend. Maintenant, qu’il soit issu de l’ENA, de Polytechnique, des Ponts ou des Mines, ça ne se voit pas à l’œil nu… Et, pour le public, mais aussi et surtout pour ceux dont le métier est de « faire croire », c’est très bien ainsi : quand on a besoin d’un sacrifice expiatoire, on préfère tirer sur ce qu’on ne connaît pas, comme, dans Le Cuirassé Potemkine, on jetait une bâche sur le groupe des mutins avant de la cribler de balles.

Et donc les slogans génériques arrangent tout le monde.

Mais au premier rang des « tout le monde » ce n’est pas « le grand public que l’on trouve : ce sont d’abord ceux qui ont reçu l’onction des saintes huiles de la démocratie : les élus, donc, CQFD.

Car nous sommes, nous dit-on, en démocratie, c’est-à-dire que nous bénéficions du bonheur d’un gouvernement du peuple par le peuple – ou du moins de ses représentants. Et, comme nos concitoyens commencent à en prendre furieusement conscience, la nuance a son importance.

Il n’empêche que ces représentants-là ne manquent jamais (et même ad nauseam) de le rappeler : en démocratie, l’élu dispose d’un sceptre, ou, pour les modernistes, d’un sabre laser invincible, à la fois symbole et garant de sa toute-puissance : cette arme absolue s’appelle la légitimité. Absolue, et pour cause, nous disent-ils ; la légitimité, c’est le produit irréfragable de l’élection démocratique telle que définie par Rousseau : le peuple, rassemblé, informé et libre de toute contrainte, a choisi librement en son sein les meilleurs d’entre tous. Comment ne serait-il pas légitime, celui-là que ses pairs ont librement désigné ? Il en résulte qu’aucune de ses décisions ne saurait être à bon droit récusée puisque, à travers lui, c’est le peuple lui-même qui l’a prise.

Examinons tout de même d’un peu plus près ce processus de choix démocratique à la mode 2016

Au commencement était l’élection. « Il était une fois un citoyen parmi d’autres qui se présentait aux suffrages… »

Si vous commencez ainsi votre récit, vous verrez les mines entendues et les rires étouffés de ceux qui savent, et vous n’irez guère plus loin. Se présenter « comme ça, tout seul » aux suffrages, vous n’y pensez pas ?! C’est que seul peut se présenter celui-là seul qui a été désigné par son parti.

Et comment s’opère ce pré-choix, cet examen de recevabilité ? Le parti choisit-il le meilleur ? Enfant ! Que voulez-vous que le parti ait à faire du « meilleur » ? Non, ce qui l’intéresse, le parti, c’est quelqu’un qui donne les garanties les plus abouties de loyauté. Et quelle meilleure garantie de loyauté que de s’assurer de sa plus entière dépendance ?

Si le candidat est connu d’avance pour sa servilité et qu’en outre on s’assure qu’il lui doive tout, on sera assuré que, passé du statut de candidat à celui d’élu, il n’aura d’autre alternative que d’approuver sans les discuter les décisions prises par son parti, et de les voter sans hésitation ni murmure… N’importe, direz-vous : on reste quand même en démocratie car, eût-il obtenu d’être « investi », il n’en devra pas moins se confronter au vote de citoyens éclairés.

Citoyens éclairés, dites-vous ? Mais par qui voulez-vous qu’ils soient éclairés, ces citoyens ?

Remarquons d’abord que le candidat est de plus en plus souvent un inconnu intégral pour les citoyens. Situation typique lors des scrutins de « liste interminable » (Non, je n’ai pas écrit : « inter–minables »), comme ce fut le cas tout récemment pour les élections des « grandes régions ». Mais, dans un contexte où les partis imposent au candidat sa circonscription, la situation devient courante également dans les scrutins uninominaux.

Ensuite, de quelle nature est l’information qu’ils reçoivent ?

Il est à peine caricatural d’observer qu’elle se limite à des slogans formatés pour tenir sur un tract, et où le candidat se limite à dire tout le bien qu’il pense de lui-même et de son parti, et tout le mal possible de son adversaire. Il en résulte que personne ne croit personne. En lieu et place de pluralité, l’électeur se trouve en face d’une bouillie caricaturale rédigée en novlangue. L’information est aussi inutile que dispendieuse – mais inévitable dans le système ; le candidat ne convaincra personne d’autre que « ses » convertis, mais il n’empêche : pour un candidat « il faut être là ». L’information a beau ne servir à rien, un candidat qui n’en diffuserait pas est mort. Mais, comme cette diffusion coûte très cher, pour un candidat la condition de son existence-même c’est de pouvoir bénéficier des transferts d’argent en provenance de son parti.

De tout ceci, il résulte que la notion même de « candidat » est aujourd’hui vide de sens : dans 80% des cas, au moins ce que l’on appelle encore « un élu » n’est rien d’autre qu’un « nommé », comme les maires sous Napoléon ! Un « désigné candidat » par son parti. Même pour des scrutins locaux, exception faite des tout petits villages.

Où trouverez-vous trace de légitimité là-dedans ? Surtout lorsque l’électeur se décide par 50,1% contre 49,9, autant dire : du côté où la pièce tombe.

Mais attention : nous ne sommes pas au bout de la dégringolade dans l’ordre de la pseudo-démocratie. Car ces élus, qui dégainent leur légitimité comme un colt « trooper » plus vite que leur ombre à la moindre alerte, ne prennent même pas la peine, pour une partie d’entre eux, de l’exercer eux-mêmes, cette légitimité. Ils ont trop de travail avec leurs charges de représentation. Alors, ils délèguent.

Déléguer la légitimité ? Cela vous surprend, n’est-ce pas ? Eh bien, pas eux. Car les élus, pour exercer leur mission, bénéficient d’un entourage. Les Ottomans avaient leurs janissaires, les consuls avaient leurs prétoriens, les comtes avaient leurs vassaux et leurs pages, les élus ont leurs entourages. Issus du même parti, recrutés sur la base de leur capacité à coller les bonnes affiches aux bons endroits et de leur capacité illimitée de servilité – pardon : leur loyauté –, les entourages sont les coolies de l’élu. Ils sont là pour faire.

L’élu n’est pas là pour faire, il est là pour être.

Les entourages sont généralement de bonnes illustrations des principes rappelés par Figaro : « De l’esprit pour s’avancer ? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et rampant et l’on arrive à tout ! »

Ils ne souffrent pas outre mesure des contraintes de leur servilité, d’abord, parce qu’on ne fait pas ce métier si on n’est pas taillé pour, mais aussi parce qu’ils bénéficient de belles compensations : celle, notamment de pouvoir se venger en toute impunité des fatigues de leur reptation sur les techniciens et autres agents publics qui travaillent au service de leurs élus. Alors, ils deviennent impérieux, cassants, humiliants, implacables voire injurieux si l’occasion s’en présente.

Lorsqu’ils parlent à un technicien, dans leur esprit, ils sont l’élu, ils sont la légitimité. Même s’ils sont bien les seuls à le penser.

Et c’est ainsi que l’on peut voir et entendre des déchus d’université, des prétendants malheureux à la licence, et même des « bacs moins » de 26 ou 28 ans donner des ordres sans réplique à des ingénieurs généraux centraliens ou à des énarques docteurs en droit nantis de 30 ans d’expérience ; leur donner des ordres, leur faire des observations, commencer leurs phrases par « Je ne vous autorise pas à… » ; les menacer de sanctions !

Aujourd’hui, pour un élu parisien notamment, « les fonctionnaires », c’est une ressource fongible composée de particules indistinctes et interchangeables fondue dans une uniforme grisaille. A Paris on se souvient d’une élue qui rangeait dans la même catégorie les administrateurs, cadres supérieurs de la fonction publique nommés après un concours de niveau bac+5 et les adjoints administratifs ; elle pensait sincèrement qu’il n’y avait pas de différence.

Quoi d’étonnant, dans ces conditions, à ce qu’en cas de divergence entre un membre de son cabinet ayant reçu l’adoubement politique, fût-il bête à manger du foin et doté d’une culture de manœuvre spécialisé, et un fonctionnaire, atome parmi les atomes de la massa damnata, la question pour l’élu n’est jamais de savoir qui a raison ou qui a tort.

Nous en sommes arrivés là au terme de 40 années d’évolution continue.

Paradoxalement, la « prise de pouvoir » par les élus se traduit d’abord, et de plus en plus, par un « moins de démocratie ». Primauté donnée aux ressorts démagogiques, prééminence des outils et techniques de la mise en scène et du spectacle, priorité absolue accordée à un objectif unique : « être élu ou réélu », fût-ce clairement, et de manière assumée, au détriment de l’intérêt général.

Tout « initié » le sait : un élu qui prêterait l’oreille à un avis tendant à favoriser l’intérêt général au détriment de sa réélection passerait immédiatement pour un benêt aux yeux de ses pairs.

Hors de question, donc, de prêter attention à ces « hauts techniciens » qui jadis étaient, rappelons-le, « formatés » à l’intérêt général, entraînés comme des légionnaires à la défense et à l’illustration du bien public.

Hors de question : on ne sait jamais, il pourrait rester encore dans leurs rangs quelques empêcheurs d’enfumer en rond, qui seraient bien capables de donner des conseils en faveur de l’intérêt général mais qui pourraient coûter des voix !

Nos élus bénéficient d’ailleurs d’une caution et d’un exemple de très haut niveau pour les inviter à adopter ce genre de posture : il n’y a pas si longtemps, un élu parmi les plus éminents d’Europe, l’ancien premier ministre du Grand-Duché de Luxembourg, Jean-Claude Junker soi-même, énonçait avec une étonnante clarté le credo du démagogue : « Nous savons très bien ce qu’il faudrait faire. Ce que nous ne savons pas, c’est comment être réélus après cela. »

On ne saurait résumer plus clairement une pétition de principe dans laquelle l’intérêt général est relégué au rang de variable d’un ajustement, c’est-à-dire de critère auquel on a recours subsidiairement, quand on a satisfait à tous les autres.

Dans ces conditions, amis lecteurs, quand on vous dira « Tout ça, Monsieur, c’est la faute aux énarques », n’opinez pas du chef trop rapidement.

Julius Muzart
2/07/2016

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Julius Muzart

Julius Muzart, ENA ; DES de Droit public. Ancien haut fonctionnaire (ER), enseignant en droit public. Essayiste, auteur des ouvrages « Le quatrième complice (ou : je vous mets en examen parce que je ne comprends pas…) », « Associations, subventions, compromissions », « Chroniques de la principauté de Grande Gabegie ». Contributeur régulier de Polemia.

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