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Pierre Manent

« Situation de la France » de Pierre Manent et « La Seule Exactitude » de Alain Finkielkraut

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Fiche de lecture de Bernard Mazin, essayiste.

L’homélie du père Manent

« …en terre d’islam, ceux qui sont rebutés par la brutalité, parfois la cruauté, de l’islamisme partagent déjà dans la spontanéité des mœurs communes la règle de vie dont les islamistes veulent faire aussi la loi politique exclusive. »

« Il est vrai qu’ils repoussent la radicalisation ou l’exagération islamiste, mais comment s’opposeraient-ils très vigoureusement à l’imposition d’une loi dont ils admettent la bonté fondamentale ? »


Le hasard a fait que j’achevais la lecture du dernier ouvrage de Pierre Manent, Situation de la France au moment même où les terroristes islamistes massacraient 130 Français dans le centre de la capitale. Déjà mis en éveil par des articles publiés ou des entretiens accordés peu de temps auparavant à différents organes de la presse bien-pensante (Libération, les Inrocks, France-Culture et tutti quanti), j’avais été tenté de ranger le livre dans l’Enfer de ma bibliothèque sans autre forme de procès. Et au lendemain des attentats, la relecture d’un commentaire du 2 octobre paru dans FigaroVox, résumant sobrement l’ouvrage comme « un constat lucide de la situation arabo-musulmane en France en même temps que des propositions d’amélioration de celle-ci teintées d’optimisme », frappait d’un halo d’irréalité toute tentative d’en faire un commentaire objectif.

Pourtant, le statut de « philosophe libéral et chrétien » que l’on a coutume d’attacher à la personne de Pierre Manent, et le fait qu’il soit souvent cité par les penseurs auxquels nous nous référons volontiers incitaient à y regarder de plus près, et à juger sur pièces. Au terme de cet examen, il m’a paru possible de tenter de trier le bon grain de l’ivraie.

Pierre Manent est, certes, libéral, mais au sens où nous l’entendons. Son analyse repose sur une critique de la mondialisation, de l’hyper-libéralisme cosmopolite, de l’individualisme exacerbé et de l’économisme dominant, toutes choses qui nous sont familières. Il en va de même lorsqu’il souligne la vacuité des notions de « valeurs de la République » ou de « laïcité à la française », dont nous subissons au quotidien le joug idéologique, sous l’aiguillon des bouviers politico-médiatiques.

Au rang des facteurs qui ont contribué aux yeux de Pierre Manent à dissoudre le lien social figurent également :

  • l’avènement d’un « espace social abstrait où le seul principe de légitimité réside dans les droits de l’homme compris comme les droits illimités de la particularité individuelle » ;
  • la renonciation à donner un statut privilégié à la langue française, et à défendre son bon usage ;
  • le refus d’assumer notre histoire et de tenir compte « des grands faits qui ordonnent la vie européenne, grands faits retenus comme tels parce que leur absence rendrait la physionomie européenne méconnaissable, et qu’ils apparaissent porteurs de sens pour le passé, le présent et l’avenir ».

On ne pourra qu’être également d’accord avec l’auteur lorsqu’il prend la défense d’un retour à la notion de communauté nationale, attaquée par le double effet des communautarismes et d’une illusoire Union européenne dont l’un des objectifs prioritaires est précisément la disparition des nations. « Il n’y a jamais eu, il n’y a pas, il n’y aura pas de monde sans frontières » (p. 55). On ne saurait mieux dire…

Enfin, Pierre Manent assume son identité chrétienne dans une analyse nuancée, qui le conduit à mettre en évidence la spécificité du lien entre le politique et le religieux dans le christianisme, et à assigner un rôle positif, facilitateur pourrait-on dire, de l’église catholique de France, pour entretenir ce lien dans des conditions équilibrées, hors de toute vision théocratique.

Après cet énoncé pertinent des raisons pour lesquelles on en est arrivé là, les choses se gâtent lorsqu’on entre dans le vif du sujet : l’islam.

Il faut reconnaître à Pierre Manent une grande lucidité dans le constat des nombreux obstacles qui empêchent une intégration sereine des musulmans de France dans la communauté nationale. Certains proviennent de nos propres insuffisances, comme on vient de le voir. Mais la plupart d’entre eux trouvent leur source dans l’essence même de l’islam, et dans la palette des attitudes de la communauté musulmane qui en résulte, allant de l’entretien d’une « islamophobie imaginaire » et du « jeu de la plainte » à l’attitude ouverte de « visée de guerre », incarnée, au mieux, par la vie des « cités », au pire, par le terrorisme islamiste.

Dès le début de son essai, il expose que « la première constatation à faire est que l’islam comme association humaine et comme mode de vie est aussi extérieur à l’histoire de France que le catholicisme lui était intérieur ». Il stigmatise à juste raison « la vacuité de la proposition selon laquelle la laïcité, comme dispositif institutionnel et comme ensemble de “valeurs”, accomplira demain avec l’islam ce qu’elle a accompli hier avec le catholicisme ». Il souligne que l’islam est resté dans une conception impériale du rapport entre société et religion, alors que le christianisme a pu dépasser cette conception à travers l’idée de nation.

Et de reconnaître honnêtement que « …en terre d’islam, ceux qui sont rebutés par la brutalité, parfois la cruauté, de l’islamisme partagent déjà dans la spontanéité des mœurs communes la règle de vie dont les islamistes veulent faire aussi la loi politique exclusive. Il est vrai qu’ils repoussent la radicalisation ou l’exagération islamiste, mais comment s’opposeraient-ils très vigoureusement à l’imposition d’une loi dont ils admettent la bonté fondamentale ?» (p. 26)

Dans ces conditions, les contradictions de l’auteur apparaissent rapidement insurmontables et ses propositions irréalistes. Car, à partir de pareilles prémices, comment prétendre « organiser la coexistence publique des religions, leur participation à la conversation civique », ce qui est le propos même de l’ouvrage ?

Les propositions, évidemment, déçoivent : il est question à de nombreuses reprises de compromis (« La politique possible est un compromis entre les citoyens français musulmans et le reste du corps civique ») et d’attitude qui ne peut être que défensive. Alors que l’auteur indique qu’il ne saurait être question d’accorder aux mœurs et au complexe politico-religieux musulmans une sorte d’extraterritorialité de fait et encore moins de droit, pourquoi s’évertuer à faire de subtiles distinctions entre :

  • d’une part, les concessions souhaitables parce qu’elles feraient disparaître des mesures perçues comme « vexatoires » : « Il me semble que nous pourrions donner plus libéralement aux musulmans qui le souhaitent la possibilité de suivre les mœurs qui leur paraissent obligatoires ou désirables, sans être entravés ou mis en accusation » (par exemple le menu unique dans les cantines, les heures de piscines différenciées entre hommes et femmes, ou encore l’acceptation du fait que les relations entre les sexes ne sont pas les mêmes chez les musulmans et chez les Européens) ;
  • d’autre part, les points sur lesquels il ne faut rien lâcher (tels que le port du voile intégral ou la polygamie).

Au final se dégage l’impression fâcheuse que Pierre Manent, tout en s’efforçant de faire preuve d’une grande lucidité, est tellement conscient de la difficulté de la tâche qu’il se résigne à n’envisager comme issue de sortie qu’une succession d’abandons et de démissions.

A l’heure des ceintures d’explosifs et des Kalachnikov, il y a fort à parier que le public ne sera guère porté à se précipiter sur Situation de la France. Reconnaissons néanmoins à Pierre Manent, dont l’ouvrage ne sera certainement pas celui qui contribuera le plus à sa notoriété, de placer ceux qui nous gouvernent depuis plus de trente ans devant leurs responsabilités : l’islam est, certes, une menace par son essence propre, mais cette menace est d’autant plus préoccupante qu’elle est entretenue par les coups de boutoir de la perte de spiritualité et de la marchandisation du monde. A cet égard, même si elles peuvent être taxées d’angélisme, les références religieuses de l’auteur ne se bornent pas à une simple invocation de la charité chrétienne et de l’amour du prochain. Son analyse de ce que pourrait être le rôle de l’Eglise catholique pour contribuer à rapprocher la Chrétienté et l’islam est à prendre en considération, même si elle ne pourrait s’incarner que dans un monde pur et parfait, donc hors d’atteinte.

 

Alain Finkielkraut

Dans un autre ordre de réflexions, l’occasion m’a été donnée de lire le dernier ouvrage d’un autre penseur conservateur, tout aussi connu que Pierre Manent mais plus fréquemment impliqué que ce dernier dans des débats polémiques, et donc plus médiatisé : je veux parler d’Alain Finkielkraut.

La seule exactitude

La seule exactitude

Dans La Seule Exactitude, il nous livre, sous forme de près de soixante-dix brefs chapitres, ses commentaires sur des événements échelonnés entre janvier 2013 et mai 2015. Lesdits événements sont d’importance très inégale, mais paraissent révélateurs, aux yeux de notre auteur, de « l’évolution » de nos sociétés et du monde comme il va (mal).

Comme Le Suicide français d’Eric Zemmour, le livre se prête difficilement à la synthèse, et toute tentative de le résumer se solderait par un effet de coq-à-l’âne du plus malheureux effet, du vote de la loi Taubira à la publication des écrits de Mme Trierweiler, et des attentats de janvier 2015 aux démêlés fiscaux de MM. Cahuzac et Thévenoud, le lien est difficile à tisser en quelques mots.

Qu’il me suffise de dire que dans chacun des chapitres, le lecteur sera en mesure de tirer une phrase ou un paragraphe avec lequel il sera en accord. Cela vaut même pour les sujets sur lesquels Finkielkraut, qui n’a jamais eu son étoile de David dans sa poche et qui ne se prive pas de dégagements favorables au judaïsme ou à Israël, pourrait être suspecté de plaidoyer pro domo : il fait toujours preuve d’une grande hauteur de vues dans ses appréciations, et, même dans des chapitres sensibles – l’affaire Dieudonné, par exemple – trouve le moyen de faire tomber les masques. Je peux donc en recommander la lecture, d’autant que la plume de l’auteur est, comme à l’accoutumée, alerte et incisive.

Bernard Mazin
3/12/2015

Pierre Manent, Situation de la France, Ed. Desclée de Brouwer, Septembre 2015, 173 pages.

Alain Finkielkraut, La Seule Exactitude, Ed. Stock, Octobre 2015, 296 pages.

Correspondance Polémia – 8/12/2015

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