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François Lenglet, Qui va payer la crise

« Qui va payer la crise ? » de François Lenglet

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« Qui va payer la crise ? » : le Nord ou le Sud, la finance ou les contribuables, les jeunes ou les rentiers ? Jacques Georges, consultant européen, présente pour Polémia le livre du journaliste François Lenglet – Polémia


Dans Qui va payer la crise ? le journaliste François Lenglet développe avec des mots simples des idées fortes, qui peuvent plaire ou ne pas plaire, qu’on peut à loisir étiqueter « de droite » ou « de gauche », mais qui en tout cas méritent réflexion.

Un pamphlet terrible

Le livre commence comme un pamphlet terrible et quasi populiste et se termine par un plaidoyer raisonnable et raisonné en faveur de l’Europe et de l’euro. En voici quelques étapes, avant de proposer quelques réflexions et commentaires :

  • L’euro s’étant révélé, du fait même de sa conception (le « thermostat unique ») comme « une gigantesque machine à accroître les divergences économiques », son sauvetage s’apparente de plus en plus à un désastre annoncé (« le Sud ne peut plus payer, et le Nord ne veut plus payer, voilà l’équation de l’automne 2012 ») ; les pays du Sud s’épuisant comme des hamsters dans leur cage sous le poids d’un euro devenu « le CFA de l’Europe du Sud », l’Europe s’achemine vers une sorte de Guerre de sécession.
  • Cette fracture en cache une autre plus fondamentale encore : celle qui oppose « la finance », toujours gagnante, au contribuable, toujours perdant : « Derrière le tabou de la dette se joue la lutte entre les détenteurs de capitaux et les contribuables ». Plus profondément encore, une autre fracture sépare les classes d’âge démographiques : les jeunes contre les vieux ; les baby-boomers, ex-révolutionnaires devenus libéraux à tout crin, ayant pris l’Europe et l’euro en otages (« l’euro, c’est le coup de force des vieux contre les jeunes »), et devenus rentiers, contre les jeunes, les forces vives et le reste de la société.
  • Le salut par l’Europe fédérale n’est qu’une fausse promesse qui reproduit à plus grande échelle le drame italien. Basée sur un malentendu fondamental (« Le fédéralisme selon Berlin, c’est la prise de contrôle sur le budget et la politique économique de ses partenaires. Selon Paris, Madrid, Rome et Athènes, c’est la prise en charge des dettes par l’Allemagne »), elle risque en fait d’aggraver le mal plutôt que de le réduire (« Il y a fort à parier qu’un fédéralisme européen déboucherait, lui aussi, sur une envolée de la dette européenne »). Elle prendrait à volonté diverses formes, notamment les euro-bonds, pur produit de la « révolte des cancres de l’Europe », ou le puits sans fond toujours menacé du FESF-MES, ou encore les illusions d’une union bancaire destinée moins à sauver l’Europe qu’à sauver la City et Wall Street… sans compter que l’Europe fédérale n’est plus dans le vent et n’a pas ou plus la faveur des opinions publiques.
  • Les « vendeurs de repas gratuits » constitués par les « sécessionnistes » pour qui la sortie de l’euro réglerait toutes les difficultés et nous mettrait à l’abri de la dictature des marchés ne sont, comme les fédéralistes, que des idéologues, raisonnent faux, font valoir des exemples (Danemark, Suède, Suisse) qui sont tout sauf convaincants, et ne sont en définitive que des marchands de sable.
  • Dernière illusion : le thème répandu dans le Sud et jusqu’en France de « l’Allemagne paiera ! » est stupide, dangereux et moralement scandaleux. Quelle que soit la forme d’une monétisation de la dette européenne (euro-bonds, licence bancaire donnée au MES, intervention illimitée de la BCE), cette manœuvre serait à terme nuisible à tous et notamment à la France, pousserait l’Allemagne et quelques pays bien gérés à quitter l’euro, conduirait à l’hyperinflation et s’analyserait in fine comme un nouveau coup de force de la finance contre les peuples, et des rentiers contre l’économie.
  • Les issues miraculeuses de type forte reprise américaine doublée d’un renchérissement du dollar ou forte baisse de l’euro ayant peu de chances de se réaliser, nous sommes donc apparemment confrontés à une impasse, avec une union monétaire « bâtiment en feu sans issue de secours ». Ce n’est pas tout à fait vrai. Reste donc à choisir sans passion et sans exclusive la solution, ou le combiné de solutions partielles, le plus efficace.
  • En pratique, les pays du Sud, et la France elle-même, vont devoir choisir entre l’euro et leurs créanciers. La préférence de l’auteur va fortement à la seconde solution : « Il nous faut à nouveau euthanasier les rentiers pour nous libérer du fardeau que constituent des dettes excessives ». La bataille de l’épargnant et du contribuable, qui est aussi celle des générations, est légitime. C’est en définitive une solution à l’islandaise qui est préconisée, celle d’un pays véritable « laboratoire de la répudiation de la dette ».
  • Enfin, avantages et inconvénients de chaque solution bien pesés, l’auteur plaide pour les pays du Sud, à l’exception toutefois de la Grèce, et plus encore pour la France, en faveur d’une solution de maintien dans l’euro. La monnaie unique présente de forts avantages : développement des échanges commerciaux intra-zone, solidarité financière et monétaire, poids mondial accru en matière monétaire, diplomatique ou militaire. Ce maintien se ferait sans concessions à la pente française de la fuite dans la dépense publique et la dette : « Ni l’Allemagne ni la France n’ont intérêt à la mutualisation de la dette. C’est une fausse solution, qui ne s’attaque qu’aux conséquences de la crise européenne et non pas à sa cause… En contrepartie, il faut convaincre l’Allemagne d’assouplir le rythme de l’assainissement budgétaire et d’alléger la facture de la dette en faisant payer les créanciers ».

Une crise globale

On peut discuter diagnostic, grille de lecture et esquisses de remèdes, mais on doit reconnaître à cette thèse sa solidité, son honnêteté, son pragmatisme et une dose raisonnable de neutralité idéologique et trans-partisane. Voici quelques réflexions et questions proposées à votre réflexion et à celles de l’auteur s’il vient à nous lire :

  • Ce qui est traité est essentiellement la crise européenne. Celle-ci est un gros morceau d’une crise plus vaste née de la confrontation doucereuse sur trente ans d’un Sud jeune, travailleur, spartiate et épargnant et d’un Nord vieillissant, riche, aux emplois de plus en plus précaires, consommant à crédit « avec la complicité d’une industrie financière devenue experte dans l’art de dissimuler les risques et de faire passer des vessies pour des lanternes »(Thierry Pech, Alternatives économiques). On aurait aimé de plus longs développements sur cette crise globale, même à plusieurs reprises il en est fait mention.
  • On peut être surpris du décalage entre prémisses tonitruantes, à forts accents populistes anti-finance, anti-vieux, et même anti-euro, et conclusions finalement très prudentes(sortie ordonnée de la seule Grèce de la zone euro, confirmation du tandem franco-allemand sur la base d’une ligne monétaire et budgétaire très orthodoxe). On y trouvera, selon son goût, un peu de démagogie ou de défoulement gratuits, un plaidoyer hypocrite pour le statu quo en faveur d’une Europe allemande, ou – et c’est mon interprétation – la coexistence dans le même homme de pulsions contradictoires, d’une saine vitalité, d’une sincérité, où la raison finit toujours par l’emporter.
  • La « finance », bête noire de l’auteur, est sa part d’idéologie, d’irrationnel, de passion.On y trouve mêlés financiers calculateurs et cyniques, banquiers peu sympathiques, mais aussi ceux pour qui ils roulent, au moins en partie : bobos honnis de la génération de 1968, mais aussi épargnants comme vous et moi, et même veuve de Carpentras. A cette étape du livre, on craint un instant de tomber dans une version atténuée de populisme, frère inversé du vieux poujadisme, mais on est ensuite rassuré. Reste qu’il y a un zeste de hargne pro-jeune, anti-banquier et anti-veuve de Carpentras là-dedans.
  • La rage anti-bancaire, anti-finance de nombreux économistes indépendants trouve sa source dans le sentiment, sans doute légitime, que le pouvoir politique, et donc le contribuable, s’est fait berner dès l’éclatement de la crise des subprimes, en 2007. Se fût-il opposé par principe au renflouement des banques, quitte à les nationaliser ou à les adosser provisoirement aux Etats le temps qu’elles apurent leurs comptes et se recapitalisent, l’évolution des déficits et des dettes publiques eût été très différente dans de nombreux pays, à commencer par l’Irlande. Ce hold-up initial est d’autant plus regrettable qu’il n’a même pas eu l’excuse de régler le problème, mais au contraire de l’aggraver.
  • L’interprétation de la crise comme la résultante d’un conflit de générations entre soixante-huitards, ex-braillards gauchistes devenus rentiers égoïstes forcenés, identifiés de façon paradoxale mais convaincante comme la « génération libérale », et le reste de la société (entrepreneurs et jeunes notamment) est séduisante et d’ailleurs pas nouvelle (c’est l’une des marottes de l’auteur du présent article depuis 1968 ou presque…).
  • Les remèdes ne sont qu’esquissés (pages 139 et 201-202), ce qui est inévitable compte tenu de la complexité du sujet et de la nature de l’ouvrage. Ils tournent tous autour de la notion de restructuration (version dure) ou de moratoire (version soft) de dettes : prolongation de toutes les échéances de trois ans pour les pays les plus endettés, avec suspension ou annulation des intérêts, rééchelonnement de la dette sur vingt ans, période de grâce, etc. Certaines conséquences sont citées, notamment le rétablissement du contrôle des capitaux et des changes aux frontières de l’Union, mais presque rien n’est dit sur les dépôts bancaires, l’assurance-vie et la veuve de Carpentras. Il est vrai que, sur de tels sujets, on tangente immédiatement l’incitation à la panique bancaire.
  • Le « laboratoire islandais » est présenté honnêtement, mais positivement au global.Questions : une Islande dans l’euro aurait-elle pris le même chemin ? Quelle est donc la valeur de cet exemple pour une France ou un pays du Sud restés dans l’euro ? Et, surtout, que se passerait-il si tout le monde ou juste quelques gros ou simplement moyens pratiquaient la même politique ?

Une remarque pratique pour finir : s’agissant de la genèse de la crise, on aurait aimé en annexe un rappel chronologique détaillé qui aurait ajouté à la solidité de la démonstration. Avis à l’auteur pour une prochaine édition augmentée, forte probabilité vu que le sujet risque de rester actuel très longtemps !

Enfin, ce livre est un plaidoyer raisonnable et sans illusion pour l’Europe et pour l’euro, expurgé de ses vices de construction les plus rédhibitoires. En tant qu’Européens de destin, dans la lignée des Drieu, des Jünger et des Denis de Rougemont, we can live with it.

Jacques Georges
26/11/2012

François Lenglet, Qui va payer la crise, Fayard, Collection Documents, septembre 2012, 216 pages.

Correspondance Polémia : 28/11/2012

Crédit photo : 1ère de couverture

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