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Procès-verbal de la réunion de la Commission de purification culturelle et sémantique en date du 27 juillet 2015

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Julius Mozart, contributeur régulier de Polémia, nous a déposé le compte rendu de la dernière réunion de la Commission de lutte contre le machisme, la misogynie, l’homophobie, le racisme et les discriminations diverses.

Le lecteur découvrira rapidement de lui-même qu’il s’agit d’une fiction. Mais en y réfléchissant bien, ce procès-verbal n’est-il pas très proche de la réalité ? En tout cas, les personnages de la pièce sont déjà sur la scène, bien réels.

Polémia


La réunion de la Commission de lutte contre le machisme, la misogynie, l’homophobie le racisme et les discriminations dissimulées dans les œuvres de l’esprit et dans la langue (dite également « Commission de purification culturelle ») s’est réunie le 27 juillet 2015 sous la présidence de Charlène Bois, journaliste, présidente de la section française de la « Judith Butler sorority ».

Etaient excusés :

–  le grand vizir Bachelle, suroccupé par sa mission de représentation de la France dans le monde.
A ce sujet, le professeur émérite A. Salers s’enquiert de savoir quel continent connaît, aujourd’hui, le bonheur de recevoir l’enseignement de l’oracle français. La présidente fait observer au professeur que, dans le cas du grand vizir Bachelle, la représentation n’est pas une action mais un état, et que le vizir représente la France en tout temps et en tout lieu, ce qui constitue une charge écrasante.

–  la ministre de la Culture, représentée par sa chef de cabinet, Kimberly Dupont. Cette dernière participant à la commission pour la première fois, la présidente lui souhaite la bienvenue et lui demande de se présenter brièvement.
K. Dupont précise qu’elle a 26 ans, qu’elle a rejoint le cabinet de la ministre au mois de juin, qu’elle a mis un terme à cet effet aux études de lettres modernes qu’elle suivait depuis quatre ans. La présidente en conclut qu’elle avait atteint la maîtrise. K. Dupont précise qu’il s’agissait de 4 premières années, son niveau d’études lui ayant néanmoins conféré, aux yeux de sa ministre, qualité pour participer à la commission de terminologie.

Etaient présents :

–  Jean Edouard Cabale, journaliste, élevé récemment à la dignité de Grand Porte-voix ;
–  Alain Salers, professeur émérite à la Faculté des lettres de Saint-Denis ;
–  Tariq Chaabane, représentant de la Commission française d’explication culte musulman ;
–  David Eisenbahn, représentant du Consistoire israélite ;
–  Marc Bordelle, représentant de la Fédération laïque française ;
–  Malka Martin, représentante de la Ligue de l’enseignement ;
–  Albert Le Tourneur, représentant la Confédération générale du travail.

Participe également à la réunion, sans voix délibérative, M. Julius François, en qualité de juriste caution.

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La présidente déplore l’absence, une fois encore, des représentants du culte catholique. La secrétaire de séance tient cependant à préciser que l’invitation ne leur a malencontreusement été adressée qu’hier.

La présidente tient à saluer le représentant de Son Altesse Khalifa ben Nahyane al Udayd, qui honore de sa présence la séance de ce jour. Elle le prie de transmettre à son Altesse les remerciements sincères de cette instance pour la part essentielle qu’il a prise au financement de la campagne de communication organisée par la commission ainsi que de ses voyages d’études.

La présidente rappelle brièvement les objectifs assignés à la Commission de purification culturelle et linguistique : il s’agit de mettre en œuvre des principes particulièrement nécessaires à notre temps, en luttant contre la montée des intolérances, des racismes et des extrêmes droites, et de garantir la liberté d’expression d’une pensée citoyenne, dans le cadre des lois et règlements existants, complétés par ceux qu’il lui appartient de proposer.

Elle rappelle à ce sujet l’insuffisance criante des textes en vigueur en matière de pureté du langage et d’inocuité des œuvres de l’esprit. Tout en proclamant le principe constitutionnel d’égalité, ces textes demeurent impuissants à garantir l’application concrète de ce principe.

La présidente rappelle l’importance fondamentale de la réunion de ce jour.

Considérant, en effet, que d’innombrables textes, issus de la plume de nombreux auteurs, continuent à subvertir impunément l’esprit du grand public et, plus grave encore, à exercer une influence pernicieuse sur les esprits en formation, en ne condamnant pas voire en banalisant les comportements machistes, misogynes, homophobes, racistes et discriminants ;

Considérant, en conséquence, l’urgence qui s’attache à l’éradication de ces textes ou même de l’œuvre complète de leurs auteurs de l’ensemble des programmes de l’Education nationale, voire à leur proscription et à leur interdiction à l’édition, à la diffusion et à la vente ;

Propose à la commission de ce jour d’établir la liste de synthèse des auteurs et ouvrages de toute nature (littérature générale, théâtre, œuvre lyrique, chansons populaires) qui contribuent de quelque manière que ce soit à l’apologie des crimes et délits cités plus haut.

Elle précise que la séance de ce jour revêt une importance toute particulière : elle inaugure, en effet, une série de réunions consacrées à l’examen d’auteurs particulièrement symboliques, dont l’interdiction générale à la diffusion est proposée en raison de la gravité de ce qui leur est reproché.

La présidente donne lecture du projet de résolution qu’elle soumet au débat et à l’approbation de l’assemblée :

Sont interdits à la duplication, à l’édition, à la mise en vente, à l’exposition publique et à la diffusion sous quelque forme que ce soit les œuvres, ouvrages, collections et auteurs mentionnés à la liste ci-après :

Dans les catégories cumulées sexisme, misogynie, racisme, xénophobie :

• Jean-Baptiste Poquelin dit Molière : pour l’ensemble de son œuvre.

La commission considère, en effet, que l’auteur ayant à son passif des pièces aussi perverses que Les femmes savantes, Les précieuses ridicules, L’Ecole des femmes, Le Médecin malgré lui, qui présentent sous un jour ridicule les femmes soucieuses de leur émancipation et désireuses de donner un contenu concret à la parité, qui adoptent à l’égard des femmes une attitude au mieux condescendante (cf. citations « Je consens qu’une femme ait des clartés de tout ») doit être mis hors d’état de nuire, notamment à la formation des jeunes esprits.

La présidente ajoute qu’au sujet de cet auteur le gouvernement français a été saisi d’une remontrance émise par la sous-commission 19 du comité des Nations unies pour la repentance. La sous-commission concernée est en charge de l’éradication de l’influence mondiale de la littérature des pays ex-colonisateurs.

La présidente donne lecture de la lettre signée par la secrétaire générale de la sous-commission, la Néo-Zélandaise Henrietta Numfuris :

Monsieur le Président,
Notre commission a reçu récemment communication de la traduction d’œuvres d’un écrivain français qui publie sous le pseudonyme de « Molière ».
Nous tenons à vous faire part de notre réprobation unanime au sujet du caractère généralement misogyne, machiste et xénophobe des écrits de cet auteur.
La sous-commission 19 délivre un blâme au gouvernement français et lui demande de tout mettre en œuvre pour limiter la diffusion des écrits scandaleux de cet auteur.

La présidente rappelle que la France est signataire du Traité de non-prolifération des œuvres littéraires, artistiques et culturelles non conformes, et qu’elle doit tenir le plus grand compte des avis de la sous-commission 19.

Le professeur Salers convient bien volontiers du caractère pernicieux de ces pièces. Il ajoute que la pièce L’Avare, de ce même auteur, met en situation, de manière fallacieuse, un étranger (un Turc) sous un jour nettement défavorable. Il fait cependant observer qu’il existe, dans l’œuvre de cet auteur, une pièce importante qui ne présente pas de caractère justifiant la proscription. Cette pièce est intitulée Le Misanthrope.

La présidente remarque que, pour ce type de cas, il existe une solution standard : si l’œuvre est inévitable, elle sera autorisée, en l’attribuant à « un auteur inconnu ». La présidente précise que cette technique est appelée « la jurisprudence Lorelei », mais qu’elle ignore pourquoi.

• Le musicien Wolfgang Amadeus Mozart et ses librettistes : pour l’ensemble de l’œuvre.

La commission considère que ce compositeur, avec la complicité de ses librettistes Da Ponte et Schikaneder, a développé à travers toute son œuvre des thèses violemment sexistes au travers des opéras Così fan tutte, La Flûte enchantée, Don Giovanni notamment. Son œuvre La Flûte enchantée est un véritable manifeste misogyne, comme en témoignent notamment les passages cités ci-après :

L’ORATEUR : Les femmes agissent peu mais parlent beaucoup ; es-tu donc dupe de leurs mensonges ?
SARASTRO : Un homme doit guider ton cœur, car sans un homme une femme tend à outrepasser ses limites.
TAMINO : Médisance, répétée par les femmes, mais imaginée par les hypocrites.
PAPAGENO : Mais la Reine elle-même le dit.
TAMINO : C’est une femme et elle en a l’esprit !

Et comme si ce sexisme ne suffisait pas, ce compositeur a développé des thèses nettement racistes avec les personnages ridicules ou odieux de Monostatos dans La Flûte enchantée, d’Osmin dans L’Enlèvement au sérail.

La commission, indignée par la faiblesse coupable dont la puissance publique a fait preuve pendant trop longtemps à l’égard de cet auteur, propose l’interdiction de la diffusion de l’œuvre de cet auteur dans son ensemble, et sous toutes ses formes. Elle considère en effet, compte tenu de la gravité des infractions retenues, que tout doit être mis en œuvre pour faire tomber dans l’oubli cette production. Elle préconise, à cet effet, la destruction de l’ensemble des exemplaires édités de cette œuvre.

Dans la catégorie misogynie et sexisme :

• Michel de Montaigne pour son ouvrage Les Essais.

• Jean de La Bruyère, pour son ouvrage Les Caractères.

• L’Abbé Pierre de Brantôme pour son ouvrage Vie des dames galantes.

La représentante de la ministre de la Culture s’étonne d’entendre citer l’Abbé Pierre dans cette énumération, précisant « qu’elle avait toujours cru que l’Abbé Pierre était un curé de gauche ». Le professeur la rassure : l’auteur en cause n’a rien à voir avec Henri Grouès, connu sous le pseudonyme d’Abbé Pierre ; il s’agit en fait de Pierre de Bourdeille, qui vivait au XVIe siècle.

Le professeur propose d’ajouter à la liste quelques auteurs antiques, et notamment Aristophane, pour ses comédies misogynes, et Platon, en raison du mépris qu’il affiche pour le sexe féminin.

La présidente fait observer au professeur qu’elle comprend parfaitement qu’un homme de sa génération continue à utiliser, par inadvertance, le vocable « sexe », mais que dans le cadre de la présente commission elle lui serait obligée de porter son attention à n’employer que le mot convenable de « genre ».

Le professeur précise qu’il n’avait nullement l’intention de choquer son auditoire, mais qu’il devait se référer au mot utilisé par l’auteur lui-même, à son époque.

La représentante de la ministre de la Culture fait observer qu’il est en tout état de cause inutile de perdre du temps à discuter d’auteurs que plus personne ne connaît et dont elle-même n’avait jamais entendu parler.

Le professeur demande si, dans ces conditions, il doit poursuivre son énumération qui comprenait encore Pétrone, pour le Satyricon, et les pères de l’Eglise Paul de Tarse et saint Augustin.

La présidente répond que les auteurs mentionnés sous l’appellation « pères de l’Eglise » ont d’ores et déjà, à sa connaissance, fait l’objet d’une interdiction de diffusion sur proposition de la commission de laïcisation. Cette commission a également retenu à l’encontre de ces auteurs le chef d’islamophobie.

• L’auteur-compositeur Georges Brassens pour l’ensemble de son œuvre.

La commission, unanime, considère que cet auteur a produit une œuvre marquée essentiellement par la misogynie (Le Gorille, La Femme d’Hector, Embrasse-les tous, 95%, Les casseuses) et d’homophobie (Les trompettes de la renommée, Le Pornographe).

Elle préconise, en conséquence, l’interdiction générale de la reproduction, la vente et la diffusion de l’ensemble de l’œuvre de l’auteur.

Dans la catégorie islamophobie :

• François Marie Arouet, dit Voltaire, pour avoir présenté l’islam sous des dehors caricaturaux, ridicules ou odieux, notamment dans l’ensemble de ses contes philosophiques (Candide, Zadig).

• Pierre Corneille, pour sa pièce Le Cid.

• Jean de Joinville, chroniqueur du roi Louis IX, eu égard au récit partial des Croisades produit par cet auteur.

Julius François, juriste caution, demande alors la parole et fait part des interrogations que suscitent les fondements des interdictions générales du chef de racisme et de sexisme. Si l’on se réfère aux écrits motivant cette proposition d’interdiction, alors il faudrait également censurer les propos explicitement racistes, par exemple, de Jules Ferry et de Paul Bert, tous deux hommes « de gauche ». Il cite, à l’appui de sa remarque :

-les propos tenus par Jules Ferry à la chambre des députés :

JULES FERRY. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures… (Marques d’approbation sur les mêmes bancs à gauche – Nouvelles interruptions à l’extrême gauche et à droite.). JULES FERRY. Je dis que les races supérieures ont des devoirs…

-ainsi que les écrits publiés par Paul Bert à la même époque :

Tous les hommes ne sont pas identiques à ceux de ce pays-ci. (…) Les Chinois (fig. 22) ont la peau jaunâtre, les cheveux plats, durs et noirs, les yeux obliques, les dents saillantes. Les Nègres (fig. 23) ont la peau noire, les cheveux frisés comme de la laine, les mâchoires en avant, le nez épaté ; ils sont bien moins intelligents que les Chinois, et surtout que les Blancs.
Les Nègres, peu intelligents, n’ont jamais bâti que des huttes parfois réunies en assez grand nombre pour faire une ville ; ils n’ont point d’industries ; la culture de la terre est chez eux au maximum de simplicité.
Bien au-dessus du Nègre, nous élèverons l’homme à la peau jaunâtre (…). Il a fondé de grands empires, créé une civilisation fort avancée (…) mais tout cela semble de nos jours tombé en décadence (…).
Mais la race intelligente entre toutes, celle qui envahit et tend à détruire ou à subjuguer les autres, c’est celle à laquelle nous appartenons, c’est la race blanche.

 

Il en conclut que, la commission étant particulièrement préoccupée par l’influence exercée sur les jeunes esprits par les thèses attentatoires aux droits de l’homme et à l’égalité entre les peuples, il conviendrait, par souci de parallélisme, de supprimer les noms des deux intéressés du fronton des innombrables établissements scolaires qui les mettent à l’honneur.

Il observe également que, sur le thème du sexisme, du rejet de l’égalité homme/femme et du principe général d’égalité entre les hommes en général, la cohérence juridique voudrait que soit également interdit un ouvrage qui comporte, sous forme prescriptive, les passages suivants :

4.34. Les hommes ont autorité sur les femmes, en raison des faveurs qu’Allah accorde à ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens.
Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les.
33.50. Ô Prophète ! Nous t’avons rendu licites tes épouses à qui tu as donné leur mahr (dot), ce que tu as possédé légalement parmi les captives [ou esclaves] qu’Allah t’a destinées.
33.52. Il ne t’est plus permis désormais de prendre [d’autres] femmes ni de changer d’épouses, même si leur beauté te plaît, à l’exception des esclaves que tu possèdes.

Le représentant du Conseil représentatif du culte musulman déclare à ce sujet qu’il voit clair dans le jeu du juriste caution, dont les propos ne sont rien d’autre que la marque d’une islamophobie manifeste. Il s’insurge contre la présence en commission d’un participant à l’idéologie aussi marquée et demande à la présidente sa récusation.

La présidente assure M. Tariq Chaabane de son soutien sans équivoque et fait observer à M. Julius François qu’il sort de son rôle en abordant une question de fond. Elle lui fait savoir qu’en cas de récidive elle sera contrainte de lui demander de quitter la réunion.

Elle précise aux membres de la commission qu’ils n’ont pas à tenir compte des propos du juriste alibi, qui a outrepassé les limites de sa compétence.

Elle propose alors au vote de la commission d’approuver la première liste de proscription, composée des auteurs mentionnés dans sa liste initiale.

La commission approuve à l’unanimité la liste proposée.

La présidente remercie les représentants et précise que la liste adoptée sera jointe en annexe d’un prochain décret.

Julius Mozart
5/09/2015

Correspondance Polémia – 20/09/2015

Image : La commission (fictive) sous la présidence de Charlène Bois