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«Palmyre, l’irremplaçable trésor» de Paul Veyne

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Une note de lecture de Camille Galic, journaliste, essayiste.

♦ Archéologue et directeur général des Antiquités de Palmyre à laquelle il avait voué sa vie et où il avait tenu à rester malgré la prise de la ville par les djihadistes et les menaces pesant sur lui, le Syrien Khaled al-Assaad y était, malgré son âge avancé (82 ans), sauvagement décapité le 18 août 2015 par les bourreaux de l’Etat Islamique qui le châtiaient ainsi d’avoir « sacrifié au culte des idoles ».

C’est cet événement sans précédent qui a incité Paul Veyne à écrire Palmyre, l’irremplaçable trésor et à le dédier à l’archéologue martyr que, par un surprenant euphémisme, il présente comme simplement «assassiné». (*)


Normalien, ancien élève de l’Ecole française de Rome, spécialiste de l’Antiquité romaine, ancien membre du Parti communiste qu’il ne quitta, comme tant d’autres, qu’après la répression féroce de l’insurrection de Budapest par l’Armée rouge en 1956, protégé de Raymond Aron qui le fit entrer en 1975 au Collège de France mais auquel il témoigna ensuite une rare ingratitude, Paul

Khaled al-Assaad au musée de Palmyre

Khaled al-Assaad au musée de Palmyre

Veyne n’est pas de nos amis. Lors de la parution de son ouvrage Sexe et Pouvoir à Rome, il expliqua ainsi sa fascination pour le monde gréco-romain par l’ « absence de susceptibilité identitaire » au contraire omniprésente selon lui dans l’art germanique (assertion qui peut d’ailleurs se discuter). Et ce qu’il admire le plus dans la Palmyre antique est qu’y triomphait le « multiculturalisme », bienfait sur lequel il insiste une demi-douzaine de fois en 140 pages, la dernière s’achevant sur cette pétition de principe : « Oui, décidément, ne connaître, ne vouloir connaître qu’une seule culture, la sienne, c’est se condamner à vivre sous un éteignoir. »

De la magnificence à l’anéantissement

Reste qu’après la disparition d’une partie de la Grande Colonnade et des tours funéraires, des temples de Bel et de Baalshamin détruits à l’explosif et au mortier par Daesh dans une orgie d’anéantissement du passé préislamique, l’historien a eu raison d’esquisser, comme il le dit, « un portrait de ce que fut la splendeur de Palmyre qu’on ne peut plus désormais connaître qu’à travers les livres ». Quiconque, en effet, a eu la chance de visiter la « perle du désert » (dans mon cas, en mai 2010, un an avant qu’à son tour victime des « printemps arabes » tant célébrés par les Occidentaux, la Syrie relativement prospère et si paisible ne bascule dans l’horreur entretenue par ces mêmes Occidentaux, dont Nicolas Sarkozy puis François Hollande, à grands coups de livraisons d’armes aux rebelles qualifiés d’opposition démocratique) ne pouvait être qu’impressionné, et émerveillé, par la grandeur du site, l’élégance et la majesté de ses monuments. Et par leur originalité. Car, ayant parfaitement intégré les influences grecque, romaine et même perse, les Palmyréens, qui parlaient araméen entre eux (et le parlèrent jusque bien après la conquête arabe), n’avaient pas pour autant renoncé à ce qui faisait leur identité, dans la disposition de leurs temples par exemple (hostile à toute quête identitaire, Paul Veyne évoque d’ailleurs dans leur cas une « identité hybride »). Enrichie par les caravanes de la Route de la soie, la cité pouvait se permettre la magnificence. Elle était puissante et l’aventure de la reine Zénobie qui, s’étant proclamée Auguste ainsi que son fils, entreprit de disputer l’Urbs à des Césars en pleine décadence et marcha sur Rome avant sa défaite par les troupes de l’empereur Aurélien en l’an 274 de notre ère, prouve que quiconque tenait l’oasis pouvait compter sur une armée si importante et des sujets si loyaux qu’il pouvait faire trembler le monde. Aussi n’est-ce pas un hasard si, sous la dynastie laïque des al-Assad, Zénobie devint une figure tutélaire.

Après avoir exalté la Palmyre antique, Paul Veyne en arrive à son triste présent et en donne une explication pour le moins stupéfiante : « Pourquoi, en août 2015, avoir fait exploser et détruit ce temple de Baalshamin ? […] Parce que ce monument est vénéré par les Occidentaux actuels […] Or, les islamistes veulent manifester que les musulmans ont une autre culture que la nôtre. Ils ont fait sauter ce temple de Palmyre et ils ont saccagé plusieurs sites archéologiques du Proche-Orient pour nous montrer qu’ils sont différents […] Ils ont le sentiment d’être méconnus dans leur identité […] et d’être isolés dans le vaste monde. Car la culture de l’Occident et ses mœurs s’étendent partout. »

En somme, si les Talibans ont détruit les gigantesques bouddhas de Bamiyan et l’Etat Islamique les trésors de Palmyre, d’Apamée et de tant d’autres sites qu’avaient édifiés et où avaient vécu les Syriens d’il y a deux millénaires, c’est simplement pour réagir à notre impérialisme culturel !

Destructions spectaculaires et trafic occulte

On peut avancer une autre explication : et si les destructions à grand spectacle –filmées dans des vidéos de propagande tournant

Palmyre / L'irremplaçable trésor

Palmyre / L’irremplaçable trésor

en boucle dans nos banlieues –étaient avant tout destinées à occulter une activité plus discrète et toute mercantile : le pillage systématique des musées et le trafic à très grande échelle vers l’Occident détesté d’antiquités dont la vente à des courtiers cosmopolites finance l’achat d’armement et l’entretien des troupes ?

Interrogé le 4 avril dernier dans le quotidien Présent sur le pillage alors tout récent du Musée irakien de Mossoul par l’Etat

Islamique, Gilles Munier, auteur en 2000 d’un Guide de l’Irak paru aux éditions Picollec, apportait sur ce trafic des précisions

intéressantes : « En 2012, on estimait à plus de 32.000 le nombre des objets volés sur 12.000 sites archéologiques irakiens depuis 2003, et à 15.000 les pièces disparues du Musée de Bagdad. Les Américains ont restitué certaines d’entre elles, dérobées par les GIs en pratiquant des excavations sauvages sur les sites d’Our et de Babylone transformés, comme par hasard, en campements militaires. Mais des dizaines de milliers de tablettes et d’artefacts sont entre les mains de « marchands » qui disent, comme le collectionneur israélo-londonien David Sofer, qu’ils auraient été perdus à jamais s’ils ne les avaient pas achetés… La journaliste d’investigation américano-libanaise Serena Shim, qui dénonçait les trafics d’antiquités, entre autres, organisés par la CIA et le Mossad à la frontière turque dans des camions d’ONG humanitaires, a été assassinée en octobre 2014.

Dans Palmyre occupée par Daesh, que reste-t-il du musée, enfant chéri de l’infortuné Khaled al-Assaad qui y consacra tant d’énergie, de ses statues, de ses mosaïques, de ses vases et de ses tablettes ? Le christianisme a lui aussi connu ses iconoclastes : bas-reliefs de la crypte du temple de Ramsès à Louqsor martelés par les coptes qui en avaient fait une église, querelle des Images à Byzance, têtes de saint brisées par les protestants pendant nos guerres de religion comme à l’église de Montjavoult dans le Vexin. Mais du moins les vandales ne faisaient-ils pas commerce de leurs destructions.

Camille Galic
25/12/2015

Paul Veyne, Palmyre, l’irremplaçable trésor, Albin Michel, novembre 2015, 140 pages, 14,50 €.

(*) Voir l’article de la Croix du 20 août 2015
«L’assassinat de Khaled al-Assaad, un symbole de la barbarie à Palmyre».

Correspondance Polémia – 28/12/2015

Image : Devant le théâtre de Palmyre où flotte le drapeau noir de l’Etat Islamique, djihadistes s’apprêtant à décapiter des soldats syriens faits prisonniers.