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Nicolas Sarkozy, Marion Le Pen : la révolution conservatrice continue…

Nicolas Sarkozy, Marion Le Pen : la révolution conservatrice continue…

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Alexandre Devecchio, journaliste au Figaro

♦ Alexandre Devecchio interprète les résultats de l’élection à la présidence de l’UMP, ainsi que ceux du congrès du FN, comme les signes d’un mouvement de droitisation de la société.

Il y a les victoires apparentes et les victoires souterraines. Ces dernières ne portent leurs fruits que des années plus tard. En apparence, Nicolas Sarkozy et Bruno Le Maire sont les grands vainqueurs de l’élection à la présidence de l’UMP. Le premier l’emporte sans brio avec 64,5% des suffrages, mais reprend le contrôle du parti, ce qui sera un atout non négligeable dans son opération reconquête de l’Elysée. Le second réalise un très bon score et prend date pour l’avenir. Mais derrière la bataille électorale se jouait aussi une bataille idéologique, moins médiatique mais tout aussi passionnante, et dont on peut distinguer trois principaux enseignements.


La victoire des militants

Alors que le taux de participation a battu des records, l’élection a d’abord été marquée par la victoire des militants et peut-être plus largement du petit peuple de droite. La précédente élection entachée par les soupçons de fraude et la guerre Copé/Fillon leur avait été volée. Ils ont su cette fois faire entendre leur voix. Comme ce samedi 15 novembre où Nicolas Sarkozy a été bousculé par une salle de 3000 personnes criant « abrogation ». Les militants de Sens commun, le mouvement de l’UMP né de la Manif pour tous, exprimaient leur colère face aux ambiguïtés de l’ancien président de la République à propos de la loi Taubira. Celui-ci a parlé timidement de réécriture après avoir déclaré en début de campagne que cette question n’était pas une priorité. Vexé par les huées de la salle, sous pression, Nicolas Sarkozy s’est finalement résigné, lui aussi, à prononcer le mot abrogation. Cet incident restera comme l’un des tournants de la campagne. Il témoigne du bouleversement du rapport de forces entre le sommet et la base au sein des partis. « Lorsque Nicolas reviendra, ce sera un raz-de-marée qui emportera tout sur son passage… », prédisaient les sarkozystes. L’ancien président lui-même semblait croire que sa seule aura lui assurerait une victoire aisée. Il est vrai que la droite traditionnellement bonapartiste a longtemps eu une conception verticale du pouvoir. Mais trois phénomènes l’ont profondément remise en cause : il y a eu le « Non » au Traité constitutionnel européen de 2005 ; les manifestations monstres contre le mariage pour tous ; enfin, la révolution numérique et le poids nouveau des réseaux sociaux qui bouleversent le rapport hiérarchique traditionnel entre les citoyens et leurs représentants. Ce jour-là, Bruno Le Maire avait, lui aussi, été copieusement sifflé. Le décalage entre les « représentants » et les « représentés », dont témoigne la montée du vote FN et de l’abstention, existe au sein même des appareils politiques. Les militants ne se retrouvent plus dans les positions de leurs leaders.

Mais en faisant plier Nicolas Sarkozy, la majorité autrefois silencieuse a obtenu une victoire symbolique majeure. En début de campagne, l’ex chef de l’Etat, longtemps rétif au référendum, s’était engagé à y recourir le plus souvent possible. Il se pourrait que la pression populaire l’oblige à tenir cette promesse.

La percée des idées conservatrices

Certains ne manqueront pas d’interpréter le score de Bruno Le Maire comme une victoire de la ligne centriste portée par Alain Juppé. Pas si simple. Il faut rappeler que Nicolas Sarkozy et Hervé Mariton, qui incarnent plutôt l’aile droite du parti, cumulent à eux deux plus de 70% des suffrages. Il faut également rappeler que dans cette campagne Bruno Le Maire ne s’est jamais positionné comme centriste, ne cessant de clamer qu’il était « un candidat de droite ». En exaltant « la nation » face aux communautarismes et en prônant la restauration de l’autorité à l’école, il a su lui aussi parler à l’électorat conservateur. Et de manière générale, la campagne a été marquée par une poussée des idées conservatrices qui a obligé Nicolas Sarkozy, lui-même, à durcir ses positions.

Dans la perspective d’affronter Marine Le Pen au second tour de la présidentielle, l’ancien chef de l’Etat a d’abord tenté de se recentrer, n’hésitant pas à lâcher publiquement son ancien conseiller Patrick Buisson, principal artisan de la « droitisation » de la campagne de 2012. Mais petit à petit, Nicolas Sarkozy a renoué avec un discours très ferme sur les valeurs et les questions régaliennes. La volonté de se démarquer d’Alain Juppé n’est sans doute pas étrangère à ce revirement, mais n’explique pas tout. Il s’agissait aussi pour Nicolas Sarkozy de répondre à une attente, de faire écho à un élan qui dépasse le cadre de l’élection à la présidence de l’UMP. L’épisode du meeting de Sens commun s’inscrit en fait dans un contexte plus large de recomposition idéologique. Comme l’explique Gaël Brustier dans son essai Le Mai 68 conservateur, bien au-delà de la loi Taubira, qui n’est finalement qu’un symbole, les mouvements nés de la Manif pour tous sont engagés dans une véritable révolution des valeurs qui est en train d’influencer toute la droite.

Autre signe de cette révolution conservatrice en marche : le triomphe du dernier essai d’Eric Zemmour, critique virulente de l’héritage de Mai 68. Avec déjà 240.000 exemplaires vendus, Le Suicide français est devenu un véritable phénomène de société, à tel point que l’écrivain et éditorialiste Denis Tillinac a fait de Zemmour le « vrai chef de l’opposition ».

Enfin, le récent sondage Harris Interactive publié par Marianne qui indique que 58% des électeurs de l’UMP seraient favorables à des alliances avec le Front national au second tour des prochaines régionales, et la victoire de Marion Maréchal aux élections internes du FN, sont des signes évidents d’un mouvement de droitisation de la société.

L’ombre de Laurent Wauquiez

Reste que ce conservatisme nouveau se montre particulièrement critique à l’égard du libéralisme mondialisé. Certains mouvements nés de la Manif pour tous font de l’écologie intégrale le socle de leur réflexion tandis qu’Eric Zemmour délivre une critique implacable de la globalisation. Or, tandis que la gauche ne s’adresse plus qu’à la nouvelle bourgeoisie urbaine, Nicolas Sarkozy comme Hervé Mariton ont défendu un programme conservateur sur le plan des mœurs mais ouvertement néolibéral sur le plan économique. Qui alors pour incarner cette ligne social-conservatrice que semble de plus en plus plébisciter les électeurs ? Laurent Wauquiez, dont le courant se nomme justement la droite sociale, est l’une des rares personnalités de poids à l’UMP qui tente de répondre aussi bien à l’angoisse identitaire des Français qu’à leur anxiété sociale. En fustigeant l’assistanat, il a d’abord tenté de séduire les classes moyennes ainsi que les petits patrons et professions libérales. En étant l’un des premiers à s’engager pour l’abrogation de la loi Taubira, il est devenu l’un des porte-drapeaux de la Manif pour tous. Enfin, en questionnant l’intégration européenne et en plaidant pour un protectionnisme intelligent, quitte à s’attirer les foudres des caciques, il s’est adressé à la France périphérique, victime de la désindustrialisation. S’il n’a pas été candidat à la présidence de l’UMP, Laurent Wauquiez prend rendez-vous pour la primaire de 2017. Celle-ci ne se résumera peut-être pas au duel annoncé entre Nicolas Sarkozy et Alain Juppé. Les quadras, Bruno Le Maire et Laurent Wauquiez, pourraient eux aussi y croiser le fer…

Alexandre Devecchio
1/12/2014

Source : FIGAROVOX/ANALYSE – Vox Politique – 1/12/2014

Correspondance Polémia – 1/12/2014

Image : 29/11/2014, Sarkozy s’empare de l’UMP et Marion Le Pen s’impose au sein du FN.