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L’occasion manquée de Manuel Valls

L’occasion manquée de Manuel Valls

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FIGAROVOX/EDITORIAL – Le directeur des rédactions du « Figaro » analyse le discours de politique générale du premier ministre.

♦ Mais où est passé Manuel Valls? Qu’est devenu l’esprit libre qui, jadis, bousculait joyeusement les totems et les tabous de la vieille gauche socialiste? Qu’est-il arrivé à l’ardent iconoclaste qui devait faire souffler sur la France l’air nouveau d’un réformisme de gauche enfin assumé? Hier, ce Valls-là n’était pas à l’Assemblée. Celui qui a parlé à sa place est apparu, sur le fond sinon sur la forme, contraint, emprunté, ligoté – en un mot, hollandisé.


A vrai dire, depuis quelques jours, on s’en doutait un peu. La reconduction, quasiment à l’identique, de ce gouvernement perclus d’échecs et d’impopularité était de mauvais augure. La tonalité de la première intervention télévisée du nouveau chef du gouvernement, tout entière placée sous le signe de la continuité de l’action de Jean-Marc Ayrault, faisait craindre le pire. Les tractations partisanes, dignes des plus beaux jours de la IVe République, qui ont précédé le grand oral du premier ministre ne laissaient rien présager de bon. Depuis hier, il n’est malheureusement plus permis de douter. La gravité de la situation française exigeait un hussard, c’est en équilibriste qu’il s’est exprimé. Manuel Valls, déjà digéré par la machine, ne sera pas le réformateur que l’on espérait.

Certes, le nouveau premier ministre n’est pas Jean-Marc Ayrault. Il a du souffle, de l’énergie à revendre, une rhétorique efficace – quoiqu’un peu surjouée. Ici ou là, dans son discours, un mot, une expression témoignaient heureusement de sa volonté de s’abstraire du dictionnaire des idées reçues socialistes. L’hommage appuyé aux entreprises était bienvenu ; l’exaltation de la fierté française ne manquait pas de panache. Le premier ministre a même osé proclamer que l’euro trop fort était un drame pour nos exportations. Bravo! Mais il ne suffit pas, le menton impérieux, de convoquer à la tribune les mânes de Jaurès, de Clemenceau et du général De Gaulle pour sauver la République!

Manuel Valls a sans aucun doute l’autorité qui manquait à son prédécesseur. Bien des drames et des psychodrames gouvernementaux en seront peut-être évités. Tant mieux! Mais toutes ces améliorations de «forme» et de «style», qui passionnent les commentateurs, ne permettront pas de ranimer la croissance ou de réduire le chômage, ne serait-ce que d’un demi-point. Ce qui compte, c’est le fond. Et, dans ce discours de politique générale où l’on serait bien en peine de trouver une seule proposition originale qui porte la marque du premier ministre, c’est malheureusement le fond qui change le moins. Hier, à l’Assemblée, la musique était bien de Manuel Valls, mais les paroles, du François Hollande pur jus.

Hollandissime, cette obsession de «l’équilibre» qui conduit maintenant Manuel Valls à assortir chaque pas à droite d’un autre pas à gauche pour en amortir la charge symbolique et en neutraliser la portée. Pacte de responsabilité ET de solidarité. Sérieux budgétaire, MAIS PAS austérité. Compétitivité, MAIS sortie du nucléaire. Volonté d’apaisement en matière sociétale, MAIS maintien, si l’on comprend bien, des projets de loi qui divisent les Français (réforme pénale, famille, fin de vie…). Manuel Valls, désormais, «n’a pas d’adversaire à gauche». Au risque de mécontenter des deux côtés…

Hollandissime aussi, cette manière d’entretenir encore et toujours le flou sur les fameux 50 milliards d’économies dont on avait pourtant cru comprendre qu’ils étaient la pierre de touche de la «nouvelle étape». Où les trouvera-t-on? Mystère! Du côté des fonctionnaires, de leur nombre, de leur rémunération? Manuel Valls n’en a pas parlé. Du côté de l’hôpital ou du déremboursement d’un certain nombre de médicaments? Ce sujet-là aussi aura été évité. Tout juste a-t-on compris qu’il y aurait une «mise en cohérence de notre système de prestations». Nous voilà bien avancés…

Ce qui est clair, en revanche, ce sont les dépenses nouvelles d’ores et déjà programmées. Les baisses de charges et d’impôts sur les entreprises prévues par le pacte de responsabilité, à quoi vient s’ajouter – miracle des municipales – un «coup de pouce aux bas salaires». Ce qui est clair, aussi, c’est que le gouvernement va demander un nouveau délai à Bruxelles pour tenir des engagements dont la réalisation recule avec l’horizon. Bruxelles acceptera peut-être, mais les agences de notation?

Hollandissime, enfin, l’absence quasi totale dans l’intervention du premier ministre de ces réformes dites «de structure», qui ne coûtent rien, qui exigent seulement du courage, et dont Manuel Valls a longtemps soutenu qu’elles étaient les seules à pouvoir libérer la croissance et relancer l’emploi. Rien sur les rigidités du droit du travail et les effets de seuil, qui sont autant de freins à l’embauche! Rien sur les modalités d’indemnisation du chômage, qui découragent la recherche d’un nouvel emploi! Rien sur le temps de travail, qui est pourtant – Valls le disait jadis – notre principal gisement de productivité! La seule réforme ambitieuse évoquée hier est celle des collectivités territoriales. Mais, rassurons-nous, elle ne débutera pas avant 2017 (à la veille de la présidentielle!) ou, pour les départements, 2021! N’est pas Gerhard Schröder – ni Matteo Renzi- qui veut…

On ne voit que trop bien ce qui a conduit Manuel Valls à refuser l’obstacle. La peur de déplaire à sa majorité. La crainte de froisser le président. Mais le danger était-il si grand? Les députés socialistes grognent, grondent, mais ils ne sont pas prêts – on les comprend – à courir le risque d’une dissolution. Quant à François Hollande, qui peut croire, dans l’état d’impopularité où il se trouve, qu’il puisse avant longtemps se payer le luxe de changer de premier ministre? Manuel Valls avait l’occasion de renverser la table et d’imposer sa marque. Il l’a laissée passer. C’est dommage pour la gauche de gouvernement, qui n’accomplira pas aujourd’hui sa révolution réformatrice. C’est triste pour la France, qui devra attendre encore longtemps le moment de se redresser.

 Alexis Brezet
08/04/2014 à 21:23

Source : Le figaro.fr

Correspondance  Polémia – 9/04/2014

Image : Alexis Brezet, directeur des rédactions du  Figaro.