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Ethnicisation

L’ethnicisation de la société française, ou le paradoxe de l’individualisme exacerbé

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Cédric Lesieur, essayiste

♦ La conception française de la nation a longtemps mis sous le boisseau la question ethnique. L’idée d’une citoyenneté contractuelle, résultant d’une adhésion individuelle active, a relégué au rang des antiquités l’idée de communautés organiques à fondement ethnique, censées se dissoudre dans une modernité individualisante et émancipatrice.

L’appartenance ethnique, dans une perspective très évolutionniste, a ainsi pu passer pour un sentiment transitoire, censé s’effacer devant l’avènement d’une civilisation mondiale cosmopolite.


L’effacement de l’ethnique

Il est vrai qu’un survol de l’histoire contemporaine de la France accrédite l’idée d’un effacement de l’ethnique. Les mutations sourdes mais profondes ayant affecté la société française moderne ont mis à mal le maintien du référent ethnique. L’urbanisation a affaibli le rapport à la terre, qui est à la fois terre nourricière et terre des ancêtres ; sa traduction paysagère et géographique, le développement d’espaces périurbains toujours plus vastes, impersonnels, froids et uniformisés, défait quant à elle le lien affectif au terroir. Le salariat et l’Etat-providence se sont développés de façon concomitante ; avec eux furent mis en cause le lien à la famille et donc à la communauté, qui est devenue élective et affective, mais qui a perdu de son caractère de nécessité et par là sa force d’organisation sociale.

Ainsi délié, l’Homme moderne se pense en dehors des catégories de l’ethnique, devenues inopérantes. Les Lumières et leurs prolongements, qui se déploient parallèlement aux mutations que nous venons d’esquisser, accompagnent, approfondissent et justifient le mouvement : leur anthropologie réduite à l’individuel, et leur téléologie tendant à l’universel, ne laissent aucune place au fait ethnique. L’affirmation de l’Etat républicain a parachevé le processus en substituant la Nation – ou plutôt, une conception de plus en plus abstraite de celle-ci – aux communautés organiques : l’uniformisation de la langue et du droit, l’unification du marché et du territoire ont réduit les identités locales à un folklore festif et inoffensif. La mondialisation – dans son triple aspect technique, juridique et économique – agit aujourd’hui dans le même sens, mais à l’échelle globale.

Le glas en même temps que le triomphe

Ces pistes, sommairement évoquées, mériteraient de plus amples développements. Elles dessinent une réalité que nous ne contestons pas, ni ne critiquons en soi – l’Histoire est ce qui est advenu, pas ce qui aurait dû être. Dénoncer, déplorer, se lamenter n’est donc pas notre objectif ; nous souhaitons plutôt montrer que ce cycle historique, qui a défait l’appartenance ethnique comme réalité mais aussi comme représentation, touche aujourd’hui à sa fin – qu’il s’épuise, ayant atteint, en somme, le développement à partir duquel une tendance historiale, après avoir développé ses potentialités, se retourne contre elle-même, soit qu’elle se heurte à un obstacle irréductible, soit qu’au contraire, n’ayant plus rien à combattre, elle perde sa raison d’être et, partant, sa dynamique. L’idéal moderne du pur individu nous semble en être à ce stade de sa carrière : sa célébration, bruyante et frénétique, en sonne le glas en même temps que le triomphe.

Le glas en même temps que le triomphe, le fait est perceptible dans de nombreux domaines. Ce sont avant tout les minorités qui mettent en avant leur appartenance ethnique : lieux de sociabilité et commerces communautaires au sein de quartiers dits « ghettoïsés », langue saturée d’emprunts lexicaux et idiomatiques étrangers, prescriptions alimentaires et, plus généralement, modes de vie de plus en plus différenciés – tout cela en atteste. On l’observe aussi en négatif : les assaillants du 13 novembre savaient très bien qu’en visant un concert de metal et des terrasses de café, ils frapperaient une écrasante majorité de non-musulmans. On l’observe, enfin et surtout, dans la tendance spontanée à désigner un « nous » cohérent et exclusif : ainsi, « un Français » désigne implicitement, chez les Français d’origine extra-européenne, un Français ethnique (la très pudique expression « de souche » est pourtant répudiée par les principaux intéressés).

Renaissance des identités

La tendance est moins nette, mais non inexistante, chez les populations françaises autochtones. L’inertie idéologique est forte, sans cesse entretenue par un puissant discours déconstructiviste qui épargne les minorités : seule la culture de l’Autre, non suspecte de « racisme », peut être valorisée – les déconstructeurs ne mènent qu’un chantier à la fois, sans doute parce qu’ils se savent trop faibles pour tous les conduire simultanément. En s’attaquant aux sentiments identitaires de la seule majorité, ils laissent la porte ouverte à leur résurgence, dans la mesure où l’affirmation des identités minoritaires peut agir comme un puissant ferment réactif et défensif – l’opposition à l’autre étant le versant négatif et extérieur de toute identité positive et intérieure.

Ainsi, les populations autochtones, disions-nous, semblent malgré tout redécouvrir un ersatz de conscience ethnique, ne serait-ce que parce qu’elles sont désormais de plus en plus désignées elles-mêmes comme un groupe ethnique parmi d’autres. Des habitudes de vie autrefois perçues comme anodines se trouvent aujourd’hui chargées d’une valeur intrinsèque distinctive : alors qu’il y a peu un apéro saucisson-pinard identitaire était perçu comme une infâme provocation islamophobe, les attentats de 2015 ont fait de chaque « bobo », à son corps défendant, un défenseur objectif de l’esprit gaulois, fait d’irrévérence et de ripailles ; c’est en fait toute la sociabilité « gauloise » qui est un « apéro saucisson-pinard ».

D’autres exemples peuvent être mentionnés, d’autant plus révélateurs qu’ils sont triviaux, spontanés et largement inconscients. Il est facile de railler comme « folklorique », kitsch ou désuète la tendance patrimoniale qui se traduit par le goût de la généalogie, des fêtes dites médiévales, des produits du terroir ou des villages « de caractère » ; mais comment ne pas y voir un désir ardent de renouer avec un ancrage identitaire profond ? Évincé de l’École, de la presse et des débats politiques, le sentiment d’appartenance ethnique se manifeste où il peut, c’est-à-dire à la marge ; il affleure comme les herbes folles qui percent le bitume.

L’identité ethnique se préserve des agents dissolvants de la modernité en investissant des citadelles reculées. Dans le cinéma, la littérature ou les jeux vidéos, la mode de l’heroic fantasy ne se dément pas ; les univers pseudo-médiévaux qu’elle met en scène, où des personnages héroïques issus de grandes lignées, mus par des valeurs d’honneur, affrontent des puissances surnaturelles, au sein d’un monde pré-industriel hiérarchisé en castes et divisé en races, que sont-ils sinon des refuges ? Refuges au sein desquels se reconstitue un monde traditionnel, miroir inversé du monde moderne, qui offre au lecteur, au joueur ou au spectateur un échappatoire illusoire mais apaisant, qui peut aussi être dans le meilleur des cas – avec Tolkien par exemple, ou encore l’Excalibur de Boorman – un conservatoire des traditions et de la haute culture.

La nouvelle identité ethnique est un acte volontaire et réactif

Cette ré-ethnicisation des consciences n’est pourtant pas un pur retour à ce qui fut. Se sentir Français, Basque ou Provençal était un jadis, une évidence non questionnée, une attitude routinière et conformiste. C’était une inscription naturelle dans un temps et dans une géographie, d’autant plus forte qu’elle n’avait pas besoin d’être pensée, formulée ou affirmée. Au contraire, la nouvelle identité ethnique est un acte volontaire et réactif, fruit d’une adhésion individuelle : en cela, il ne s’agit pas d’un simple retour à la tradition, mais d’une réinterprétation personnelle et actuelle d’un héritage lointain et éparpillé qu’il s’agit de rassembler, d’agencer et d’orienter.

La ré-ethnicisation de la société française est donc le produit paradoxal de la modernité. L’individu libre et rationnel, conscient de la relativité des choses humaines et de la diversité des cultures, découvre en s’émancipant la vacuité et la froideur du monde dépouillé des oripeaux de la tradition ; cette découverte effrayante – c’est le XXe siècle ! – le conduit naturellement à voir dans la modernité une aporie, et donc à se réinventer une tradition particulière (c’est-à-dire, en pratique, une identité ethnique) à partir des strates profondes laissées par le passé et souvent préservées sous forme folklorique et muséifiée. Or, cette identité ethnique qui ré-émerge est d’autant plus forte qu’elle est le fruit d’un acte conscient, d’une démarche volontariste mais aussi rationnelle, car le sujet moderne ne se contente pas de croire : il lui faut aussi comprendre, étayer et organiser sa pensée de façon cohérente. L’homme traditionnel possédait une identité forte mais sereine ; l’Homme post-moderne, à l’identité fragile et incertaine, a quant à lui le zèle des convertis. Nous retrouvons, en somme, le même type de mutation qui a abouti à la Réforme (redécouverte et réinterprétation d’une tradition aboutissant à une création originale mais ancrée dans le passé). Telle est pour nous la dynamique de la modernité.

Ainsi, loin d’en déduire comme certains que le renouveau du sentiment ethnique en France est une démarche parodique, artificielle et par là vouée à l’échec, nous pensons qu’il s’agit d’une tendance lourde et sans doute inéluctable, car elle ne s’inscrit pas dans une démarche réactive et réactionnaire : elle est au contraire le fruit de la modernité, qu’elle dépasse et prolonge dialectiquement.

Cédric Lesieur
23/03/2016

Les intertitres sont de la rédaction

Voir aussi du même auteur :
L’appartenance ethnique, au fondement des sociétés

Correspondance Polémia – 25/03/2016

Image : L’écotourisme comme facteur d’ethnicisation de la société kirghize post-soviétique.