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Les journalistes en perte d’image

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Polémia
Cinquième Journée d’étude de la réinformation
Face à la tyrannie médiatique : vers un grand bond offensif ?
« Nouvelles donnes, nouvelles cibles, nouveaux outils »
Samedi 13 octobre 2012
Intervention de Michel Geoffroy

Polémia publie le texte intégral de l’intervention de Michel Geoffroy, à la cinquième Journée d’étude de la réinformation, organisée par la Fondation Polémia.


 

Dans l’inconscient collectif l’image du journaliste a longtemps été positive :

  • – le journalisme est associé à la démocratie, via les luttes politiques autour de la liberté de la presse, et serait un contre-pouvoir, facteur de transparence de la vie publique ;
  • – le journaliste serait un redresseur de torts qui lutterait pour établir la vérité contre les puissants. C’est le mythe de Tintin, reporter au « Petit XXe ». Beaucoup de héros dans les revues ou les romans qui s’adressaient à la jeunesse, au début du XXe siècle, exerçaient d’ailleurs la profession de reporter ou de journaliste (de Rouletabille à Bob Morane), ce qui est significatif ;
  • – le journaliste risquerait encore sa vie pour nous apporter de l’information et des images (en particulier dans les zones de guerre) et pour garantir la liberté d’information ;
  • – une entreprise de presse ne serait pas une entreprise comme une autre, car elle obéirait à une déontologie particulière : l’indépendance des rédactions par rapport aux propriétaires et aux actionnaires.

Il y a d’ailleurs des points communs entre l’image mythique du journaliste redresseur de torts et celle du « petit juge », tous deux prétendument affrontés aux puissants.

Il y a certes encore une petite part de vérité dans la vision positive du journalisme. Et il y a sans doute encore aujourd’hui des journalistes dignes de ce nom, qui respectent leur déontologie professionnelle.

Mais le Système médiatique pris dans son ensemble ne correspond plus, par contre, à ces principes ni à ces fonctions. Il continue de capitaliser l’image positive du journalisme, mais c’est une usurpation d’identité en réalité, car la pratique du Système est bien différente.

L’image positive du journalisme ne correspond donc plus à la réalité française au début du XXIe siècle. Cette image est donc en train de changer et de se dégrader.

* * *

Une réalité qui s’écarte de plus en plus du mythe journalistique

1/

D’abord l’image positive et mythifiée du journaliste ne tient pas compte de la quasi-disparition du journalisme d’investigation et d’opinion à la fin du XXe siècle.

Le journalisme d’investigation correspondait en effet assez largement à l’archétype positif du redresseur de torts établissant la vérité envers et contre tous (cf. l’affaire du Watergate). Le journalisme d’opinion, lui, était transparent car il affichait clairement ses préférences idéologiques ou partisanes. Il était très répandu en France jusqu’à la Libération, comme en attestait encore la diversité des titres.
Mais aujourd’hui le pluralisme d’opinion a disparu dans les médias et le mimétisme lui a succédé, comme l’illustre la diminution des titres de la presse écrite : 84 quotidiens nationaux en France en 1914, 28 en 1946, moins d’une dizaine aujourd’hui.

Le journalisme d’aujourd’hui prétend en outre établir, au contraire, une distinction nouvelle entre l’information et l’opinion. C’est le mythe du journaliste médiateur. L’information (on dit « info » en novlangue) se distinguerait de l’opinion en ce qu’elle serait neutre ou factuelle, laissant à chacun la liberté de porter sur elle le jugement qu’il souhaite. Il conviendrait seulement que chacun « fasse preuve d’esprit critique » pour analyser cette info brute.

Seulement cette posture est totalement artificielle et ne correspond pas à la réalité observable pour deux raisons principales :

• D’abord la neutralité de l’information est une utopie.

L’observateur n’est jamais neutre par rapport à ce qu’il observe : il influe sur ce qu’il observe. C’est le problème auquel se heurte en permanence l’observation scientifique du vivant. La presse ne fait pas exception : le fait de présenter une « info » plutôt qu’une autre est un choix, qui rétroagit immédiatement sur sa portée.

En fait l’information brute n’existe pas par elle même : elle n’est qu’un chaos qui ne devient « information » que si quelqu’un décide de prêter attention à quelque chose et de le diffuser à d’autres. En d’autres termes « l’information » n’est pas une « donnée » venant à l’existence par elle-même. Elle est aussi une marchandise, car un fait ne devient une « information » que s’il est relayé par un média : donc si quelqu’un trouve intérêt à le vendre comme tel à un public, avec le statut d’information.

Exemple : le cas des dégradations de tombes musulmanes, alors que les dégradations de cimetières sont, hélas, nombreuses en France, sans parler de la situation des cimetières chrétiens en terre musulmane. Le choix de ne médiatiser que certains faits non seulement ne donne aucune « information » objective sur leur fréquence et donc leur portée réelle, mais en outre contribue à diffuser un sentiment chez les auditeurs/lecteurs (ici : les musulmans sont maltraités en France).

On le voit bien aussi dans le cas des « emballements médiatiques » : c’est l’info, répétée en boucle par tout le Système médiatique, qui finit par créer l’événement, en lui donnant un sens qu’il n’avait pas nécessairement.
On l’a vu, par exemple, avec la tuerie de Toulouse, d’abord présentée comme un crime raciste provoqué par l’odieux climat de haine que diffuserait l’extrême droite, jusqu’à ce qu’on indique que le criminel s’appelait Merah et était musulman… On nous a dit alors que Merah était, au contraire, un déséquilibré ayant agi seul. On découvre aujourd’hui que ce « solitaire » entretenait, au contraire, de nombreux liens avec la mouvance islamiste de par le monde. Où était donc « l’info » brute dans cette affaire ?

• Ensuite le bombardement d’infos mondiales auquel nous soumet en continu le Système médiatique, n’encourage pas la liberté de jugement ni le discernement : il les tue au contraire. C’est même sans doute sa fonction réelle.

Ce point a notamment été relevé par S. Huntington dans son ouvrage Qui sommes nous ? (2004) consacré à l’identité américaine. Il affirme qu’avec le progrès des télécommunications l’information véhiculée par les journalistes a profondément changé de nature et il situe le basculement lors de l’invention du télégraphe, qui a permis de connaître des faits qui se passaient dans d’autres Etats des Etats-Unis, puis dans le monde entier. Avant, la presse comportait des informations avant toutlocales, c’est-à-dire des informations qui concernaient le lecteur et lui « parlaient ». Mais aujourd’hui le lecteur et le spectateur sont, au contraire, submergés par des informations mondiales qui ne les concernent principalement pas. Elles sont donc majoritairement au sens propre insignifiantes, même si le Système médiatique s’efforce de leur faire croire le contraire.

D’une façon plus générale on ne peut que constater que « l’information » diffusée par les médias dans notre pays est quantitativement en croissance exponentielle, mais qualitativement en régression constante : elle est très pauvre en contenu, en réalité.

Arnaud-Aaron Upinsky dans son ouvrage Enquête au cœur de la censure (2003) dresse un constat comparable dans le monde de l’édition : l’explosion de la diffusion alliée à une régression constante de la qualité et de l’innovation littéraire et l’épuisement des grands débats.

Ainsi les profondes évolutions qu’a connues notre pays depuis la fin du XXe siècle n’ont nullement constitué des « informations » retracées dans les médias, notamment :

  • – la grande substitution de population introduite en Europe par l’immigration de peuplement (c’est un sujet tabou pour les médias, qui se réjouissent seulement de la bonne natalité française sans voir ce qu’il y a derrière) ;
  • – le caractère post-démocratique de notre Système politique, de plus en plus oligarchique (les médias n’agitent que le spectre de l’extrême droite) ;
  • – le décrochement de l’Europe dans la croissance mondiale (les médias ne nous parlent que des PME) ;
  • – la dégradation rapide de la situation des finances publiques (il a fallu la crise des dettes souveraines pour que le sujet soit médiatisé, alors que « l’information » était disponible depuis longtemps dans les comptes publics ) ;
  • – etc.

Si un extraterrestre avait pour seule source d’information les médias, il aurait ainsi une vision étrange de la réalité française ! Car on ne trouve plus aujourd’hui dans les médias ce qui est important, ou seulement des signes très faibles de ce qui est vraiment important. En fait, le temps passé devant les médias du Système est très largement un temps stérile aujourd’hui : un temps qui pourrait être beaucoup mieux utilisé à faire autre chose et en particulier à s’informer réellement.

On ne doit pas oublier, en outre, que l’ouverture aux recettes publicitaires a aussi modifié la nature des médias : il ne s’agit plus de vendre un journal à des lecteurs – ce qui suppose de tenir compte de leurs attentes – mais bien de revendre les lecteurs aux annonceurs.

Le premier médium, la télévision, est le plus assujetti à la publicité, ce qui est significatif. C’est ce que rappelait Patrick Le Lay, ancien PDG de TF1, quand il affirmait que le temps d’antenne était un temps de disponibilité cérébrale du spectateur pour les messages publicitaires (Télérama, 11-17 septembre 2004). La course à « l’audimat » s’inscrit dans cette optique : l’audimat est un argument de vente à l’intention des annonceurs, pas une mesure de la qualité des produits médiatiques ! Bienvenue dans la fameuse « société de l’information » !

2/

Ensuite, l’archétype du journalisme d’investigation et redresseur de torts s’appliquait avant tout, en outre, à la presse écrite, alors que nous vivons aujourd’hui à l’âge du tohu bohu de l’audiovisuel mondial.

Nous ne sommes plus au bon vieux temps du télégraphe mais à celui où la durée d’exposition médiatique de nos concitoyens est actuellement de 7 heures par jour (hors temps de travail), selon les dernières études (régie publicitaire inMobi ; cf. le Bulletin quotidien du 15 juin 2012), dont 98 minutes devant la télévision, 49 minutes à la radio et 33 aux journaux magazines. La durée de vie passée devant la télévision s’établit actuellement à 16 ans (cf. TV Lobotomie de Michel Desmurget).

Le rapport du ministère de la Culture sur les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, qui porte sur la période 1997/2008, évoque à cet égard la « montée en puissance de la culture de l’écran », avec un volume hebdomadaire de temps consacré aux écrans de 31 heures (dont 21 pour la télévision). Les Français sont plus nombreux qu’en 1997 à regarder chaque jour la télévision, même si la durée moyenne d’écoute reste stable.
Le rapport évoque aussi une « musicalisation de la vie quotidienne » liée à l’explosion des moyens d’écoute nomades (4,9 millions de baladeurs vendus en France en 2008) : 34% des Français écoutent de la « musique » tous les jours, hors radio. Corrélativement la lecture de la presse et des livres est en recul continu et le lectorat vieillit. C’est donc une culture du bruit et de l’image qui s’impose, en particulier chez les moins de 35 ans.

Or le journalisme audiovisuel diffère profondément de celui de la presse écrite :

  • – les procédures de droit de réponse sont très difficiles à mettre en œuvre en matière audiovisuelle : cela veut dire que l’on peut donc prendre plus de libertés avec la véracité que dans la presse écrite ;
  • – toutes les études scientifiques montrent que l’audiovisuel a un effet d’éviction sur la concentration, la lecture et sur les capacités cognitives (cf. TV Lobotomie de Michel Desmurget).

Par construction, donc, le médium audiovisuel délivre un message pauvre, car pour capter l’attention du spectateur et éviter le zapping qui est la hantise des annonceurs publicitaires, il faut des séquences courtes et constamment renouvelées (par un « clincher » ; quand on coupe le son de la télévision, on s’aperçoit alors que la succession continue d’images et de séquences est un chaos incompréhensible).
L’accent est mis sur une succession de messages courts et d’images choc, transmis au moyen d’un vocabulaire pauvre et répété en boucle. Ce type de communication ne favorise ni la mémorisation (la plupart des personnes sont incapables de répéter dans le détail ce qu’elles ont entendu à la télévision, sauf si elles connaissaient le sujet traité par avance : seule une vague rumeur subsiste) ni la réflexion des spectateurs, qui sont dans une situation plus passive qu’un lecteur. Le média audiovisuel est émotionnel par nature, alors que la presse écrite est plus réflexive, car lire prend du temps.

La télévision utilise un langage basique et évite les sujets complexes afin de prévenir les « programmes segmentant » qui pourraient réduire l’audience.
L’audiovisuel fournit ainsi une « information » liquide, perpétuellement fuyante, alors que l’écrit est un média solide sur lequel on peut encore s’appuyer pour réfléchir.

Le médium télévisé est donc dans l’incapacité de rendre compte de processus complexes et d’aborder les choses au fond. Cela signifie que le médium d’information le plus utilisé au monde (3 Mds de spectateurs d’après Médiamétrie Eurodata Worldwide) est :

  • – celui dont le contenu est le plus pauvre ;
  • – celui dont le contenu est le plus addictif (la télévision nous suit partout aujourd’hui ; l’équipement télévisuel devient mobile) ;
  • – celui qui véhicule le plus d’images publicitaires qui influencent au surplus négativement les comportements.

A noter que ces études ont été établies depuis longtemps à l’étranger et notamment aux Etats-Unis, mais qu’elles sont encore largement politiquement incorrectes en France !

Bienvenue à nouveau dans la société de l’information !

3/

En outre, si des journalistes risquent effectivement leur vie à l’étranger, ce n’est pas plus souvent que d’autres professions, en réalité. Par contre, effectivement, leur captivité, ou leur décès, est beaucoup plus… médiatisée (cf. la libération des journalistes de France 3 Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, devenue un événement d’Etat ; les 4 Français salariés d’Areva et Saton toujours détenus au Niger par AQMI depuis deux ans sont moins médiatisés) !

3.1.

Le nombre de journalistes tués dans le monde varie d’ailleurs sensiblement selon les sources : 66 tués en 2011 selon Reporters sans frontières (RSF), 103 selon l’Institut international de la presse (IPI). En 2010, RSF recensait 57 journalistes tués et l’ONG Presse 105… A noter qu’un tiers des décès concerne l’Amérique latine et que, d’après RSF, les journalistes ont surtout été victimes des groupes maffieux. En dix ans, d’après l’IPI, le nombre de journalistes tués aurait doublé (55 journalistes tués en 2001 ; source AFP du 5/1/2012). Le Comité pour la protection des journalistes recense par ailleurs 179 journalistes emprisonnés au 1er décembre 2011.

Ces statistiques sont, certes, tristes si elles sont vraies mais elles reflètent surtout la progression de l’insécurité et de la violence dans certaines régions du monde. La piraterie, les prises d’otages, les violences armées, les attentats sont devenus ou redevenus monnaie courante aujourd’hui dans certaines parties du monde (ex : au Mexique en 2011 il y a eu 27.199 assassinats, soit une progression des homicides de 306% en 5 ans ; mais le taux d’homicides est en 5e rang derrière celui du Honduras, du Salvador, du Guatemala et de la Colombie… (Le Monde du 24 août 2012). Les journalistes sont exposés mais pas plus que d’autres professions exerçant à l’étranger, malheureusement.

Les salariés français envoyés en mission à l’étranger par leur entreprise représentent environ 50.000 personnes chaque année. En 2008, 59 Français ont été la proie des ravisseurs dans le monde entier. En 2009, plus de 3.000 personnes ont été enlevées dans le monde et ce nombre a augmenté de 70% en 8 ans (sources : Assurance Lloyds et ministère des Affaires étrangères).

3.2.

Le nombre de journalistes détenus est aussi heureusement sans comparaison avec celui des prisonniers dans le monde (ex. : plus de 2 millions de détenus aux Etats-Unis qui ne sont pourtant pas un pays totalitaire) ni avec celui des journalistes eux-mêmes (ex. : 37.000 cartes de presse en France).

3.3.

Enfin, ces journalistes ont-ils été tués ou emprisonnés parce qu’ils défendaient la liberté d’expression ou bien parce qu’ils étaient perçus comme un symbole occidental honni, ou bien encore parce qu’ils se trouvaient dans une zone de violences ou de combats, parmi d’autres victimes civiles ? Cela relativise beaucoup la portée du discours et des campagnes compassionnels sur les journalistes victimes de la liberté d’expression !

En réalité ce discours vise à faire du journaliste une catégorie à part du reste de la population. Il témoigne ainsi de la réalité du microcosme médiatique qui est aussi plus large que les seuls journalistes (voir, par exemple, la mort de l’animateur Jean-Luc Delarue, présentée comme un événement national : première page du Parisien, de Paris Match et pleine page dans Le Monde du 26 août 2012 !…)

La classe médiatique, comme le relève Régis Debray dans son essai L’Emprise (2000), présente d’ailleurs beaucoup de caractéristiques de l’ordre du clergé sous l’Ancien Régime, en particulier le privilège de juridiction (celui de n’être jugé que par ses pairs, qui figurait dans la charte des droits du journaliste jusqu’en 2011), le droit de ne pas citer ses sources, qui ressemble un peu au secret de la confession (par contre, le journaliste revendique le droit de ne pas se voir opposer le secret dans l’accès aux sources…), le droit à avoir une conscience (clause de conscience, seule profession à en bénéficier) ainsi qu’un certain nombre de privilèges fiscaux et corporatifs. Les faiblesses de la procédure du droit de réponse établiraient aussi une véritable « autorité de la chose médiatisée », succédané à l’infaillibilité pontificale…

4/

Enfin, l’indépendance des journalistes vis-à-vis du pouvoir, qui est revendiquée comme une valeur cardinale de la profession, est toute relative.

L’image positive du journaliste contre-pouvoir, gardien des libertés, est politiquement, économiquement et sociologiquement dépassée de nos jours.

L’idée que les journalistes courraient le risque d’être soumis à la censure du pouvoir politique en place est tenace dans notre pays car elle continue d’être véhiculée par la profession. Elle repose chez nous sur le mythe du (gentil) journaliste de gauche censuré par le méchant pouvoir ou patron de presse de droite (cf. l’image du groupe Hersant dans les années 1970/80). Elle postule aussi l’existence d’un pouvoir de censure qui serait extérieur au monde du journalisme et qui s’imposerait à lui.

Cette crainte de la censure directe et brutale n’est certainement pas superflue dans certains pays africains ou asiatiques. Mais elle est très réductrice de la réalité française aujourd’hui, qui est beaucoup plus complexe. Elle ne tient pas compte, en effet, de plusieurs phénomènes majeurs :

  • – la censure n’est pas seulement politique : elle est surtout économique et idéologique ;
  • – l’autocensure émane de la profession elle-même ;
  • – les médias sont vis-à-vis du pouvoir dans une relation de complicité et non pas de confrontation : ils véhiculent en outre l’idéologie du pouvoir.

4.1.

D’abord, la censure vise aujourd’hui plutôt non pas les idées « de gauche », qui sont une constituante de l’idéologie dominante véhiculée par le Système médiatique, mais bien au contraire les idées dissidentes et politiquement incorrectes, que l’on pourrait qualifier « de droite » puisque le politiquement correct est avant tout une idéologie de gauche.
Hors les cas, rares mais médiatisés, de poursuites contre des journaux ou des journalistes au titre de la protection de la vie privée, du droit à l’image et de la répression de la diffamation – qui sont normales –, les cas de censure ou de mise à l’écart avérés visent ainsi avant tout les journalistes coupables d’avoir proféré des propos politiquement incorrects : ex. Zemmour suite à ses propos sur la délinquance immigrée, Siné contraint de quitter Charlie Hebdo suite à ses propos sur le mariage du fils de Sarkozy, Ménard pour son livre sur M. Le Pen, Marc Mennessier du Figaro et Frank Hériot de Valeurs actuelles pour avoir émis des doutes sur le caractère accidentel de l’explosion d’AZF en 2001 et qui ont fait pour cela l’objet de poursuites judiciaires, Jean Quatremer, correspondant deLibération, black-listé pour avoir écrit que le problème de DSK était sa relation avec les femmes, etc.
Ou bien il s’agit de journalistes coupables d’avoir critiqué le comportement cynique des nouveaux patrons de presse de gauche (ex. : Andy Routier, du Nouvel Observateur, et sa femme) ou d’avoir critiqué le Système lui-même (ex. : pour son livre de décryptage critique du style rédactionnel du journal Le MondeLe Monde tel qu’il est, paru en 1976, le journaliste Michel Legris avait été black-listé durablement).
Voir aussi les récentes réactions contre les titres d’un certain nombre d’hebdomadaires jugés excessivement critiques vis-à-vis de F. Hollande.

On ne connaît pas, au contraire, dans notre pays, au XXIe siècle, de cas de censure ou de sanction de journaliste pour avoir défendu l’homosexualité, les bienfaits de l’immigration, l’idéologie des droits de l’homme, l’ouverture des frontières, l’égalitarisme ou pour avoir manifesté son hostilité au catholicisme !

4.2.

Le véritable danger qui menace aujourd’hui les médias n’est pas tant la censure politique que la censure économique et l’autocensure politiquement correcte de la profession elle-même et le conformisme qu’elle installe.

4.2.1.

La censure économique :

A l’exception de quelques stars, les journalistes, et a fortiori les pigistes, sont des salariés du secteur privé en situation précaire, d’autant que les grands médias sont des entreprises capitalistiques soumises à la loi du profit (et aux « dégraissages » périodiques). La menace du chômage est là aussi un facteur de conformisme. Le fait que la très grande majorité des journalistes déclarent une sensibilité de gauche, c’est-à-dire conforme au politiquement correct, en est aussi dans une certaine mesure la traduction.

Selon Harris Interactive (enquête du 9 au 18 mai 2012), près de six journalistes sur dix (59%) estiment d’ailleurs qu’Internet et les réseaux sociaux offrent plus de liberté d’expression aux journalistes que les médias traditionnels (contre 4% « moins » et 37% « autant »).

L’idée qu’une entreprise de presse ne serait pas une entreprise comme une autre ne résiste pas à l’analyse, en outre : les grands médias, de gauche comme de droite, ont appliqué la même politique que toutes les grandes entreprises, à savoir réduction des coûts salariaux, licenciements, économies sur la qualité du produit vendu, rémunérations élevées des dirigeants, comme le montre bien le livre Ils ont acheté la presse de Benjamin Dormann.

On ne doit pas oublier à cet égard l’importance des enjeux économiques de la presse. Selon l’association de la presse d’Information politique et générale (IPG), la presse représente 5% du CA du secteur tertiaire en France (9,7 Mds € en 2010 dont 3,7 de publicité) ; elle représente 65.000 emplois directs et 200.000 emplois indirects. La télévision représente pour sa part un CA de 8,8 Mds € et le cinéma de 1,7 Mds (La Correspondance de la presse du 21 septembre 2012). Or, la presse est en situation difficile : son CA stagne depuis 10 ans (-8,5% depuis 2000) et c’est le seul média qui ait perdu des parts de marché publicitaires (en particulier au profit des sites dits technologiques).

Les grands médias sont ainsi de plus en plus dépendants des subventions publiques, des recettes publicitaires et du pouvoir économique , c’est-à-dire des grandes banques et des grandes entreprises qui sont entrées à leur capital et qui sont les véritables employeurs des journalistes. Ce qui compte pour leur survie économique ce n’est pas de satisfaire leur auditoire (l’audience) ou leurs lecteurs ; c’est, avant tout, de ne pas déplaire au pouvoir politique en place, dispensateur de subventions et de fiscalité préférentielle, et de ne pas déplaire aux annonceurs et aux actionnaires qui apportent les autres ressources essentielles. Et ne pas déplaire non plus au Syndicat du livre CGT ! 

4.2.2.

L’autocensure idéologique :

Les médias se sont donc normalisés et uniformisés en servant de chambre d’écho aux préoccupations du Système oligarchique : ils sont devenus les militants d’un projet, les dévots d’une croyance, en véhiculant prioritairement les commandements de l’idéologie de ce Système (mercantilisme, cosmopolitisme, libre-échange mondialiste, droit-de-l’hommisme, féminisme, mépris des peuples et des identités, etc.).

C’est ce qui explique que globalement les grands médias vont dans le sens de l’idéologie dominante et ont tendance à censurer les opinions dissidentes : car l’information n’est diffusée que si elle corrobore cette idéologie.

Comme l’écrivait le 25 mai 2011 le rédacteur en chef du Point Hervé Gattegno à propos de l’affaire DSK , « Le rôle des journalistes n’est pas de tout dire mais de dire ce qui est utile à l’information du public ». Il faut traduire : de dire ce que le Système oligarchique juge utile de porter à la connaissance du public.

En fait le Système médiatique est un Système militant : il ne nous présente pas des « informations » mais seulement la lecture politiquement correcte, c’est-à-dire idéologiquement orientée, d’une certaine réalité qu’il a pour fonction de nous faire accepter.

C’est ce que faisait remarquer V. Volkoff à propos de la Pravda, comparée à la presse française. La Pravda, en s’affichant comme un journal d’opinion communiste, ne trompait pas ses lecteurs : chacun savait qu’il reflétait non pas la « vérité » mais la ligne du parti. Avec un peu d’expérience on pouvait même « lire entre les lignes » et approcher une part de la réalité. Mais la presse française prétend hypocritement ne pas avoir de ligne : elle rend de ce fait le décodage de son opinion beaucoup plus difficile au début.

4.2.3.

Si certains journalistes – et principalement les journalistes et les animateurs de télévision – manifestent une attitude arrogante vis-à-vis de la classe politique en général, il ne faut pas considérer pour autant que cela témoigne d’une liberté d’esprit particulière vis-à-vis du pouvoir :

  • – d’abord, cette attitude est d’autant plus prononcée que leur interlocuteur est de droite (il en va de même des « amuseurs » médiatiques, comme l’a montré dans son livre F. L’YvonnetHomo comicus ou l’intégrisme de la rigolade), ce qui est déjà suspect et renvoie à ce qui a été constaté précédemment sur la censure des idées de droite politiquement incorrectes ;
  • – ensuite, cette attitude ne traduit pas tant une méfiance salutaire du journaliste vis-à-vis du politique que le renversement des pouvoirs qui s’est accompli dans les post-démocraties occidentales : désormais, en effet, c’est l’onction médiatique qui fonde la légitimité politique. En fait, les journalistes télévisuels adoptent un style arrogant non pas parce qu’ils s’opposeraient au pouvoir, mais au contraire parce qu’ils procèdent désormais du pouvoir et qu’ils fondent le pouvoir ; les journalistes adoptent un comportement autoritaire vis-à-vis de ceux qui craignent plus le verdict des médias que celui de l’électeur ;
  • – enfin, les journalistes prétendument impertinents font preuve en général d’une curieuse myopie lorsqu’il s’agit de rendre compte de la réalité du pouvoir en France.
    Par exemple, il suffit de penser à l’omerta ayant accompagné les agissements sexuels de DSK jusqu’à ce que la justice américaine s’en mêle. Ou bien encore à la façon pudique dont la presse rend compte de la multiplicité des liens établis entre le monde de la presse, celui de la finance et celui des cercles d’influence : c’est un cumul des mandats dont on ne parle jamais en France !

Il est d’ailleurs intéressant de voir le nombre non négligeable de politiciens mariés avec des journalistes de premier plan (DSK, Arnaud Montebourg, Jean-Louis Borloo, Bernard Kouchner, François Hollande, etc.) comme une illustration des relations particulières qu’entretiennent le pouvoir et les médias.

4.2.4.

Les journalistes de nos jours ne sont donc pas un contre-pouvoir : le Système médiatique est au contraire dans une relation de complaisance et de connivence vis-à-vis du pouvoir.

Qu’ils le veuillent ou non, les journalistes sont devenus un rouage du pouvoir économique ; ce sont aussi des employés de banque puisque les institutions financières détiennent une bonne part du capital des principaux médias.

Les journalistes exercent en outre un pouvoir sur les esprits : ils contribuent à diffuser la novlangue et à présenter au plus grand nombre une lecture politiquement correcte de la réalité. Ce sont au sens propre les zélés propagateurs de l’idéologie du pouvoir. En fait, les journalistes ne sont pas tant les « victimes » de la censure qu’ils en sont, au contraire, devenus l’instrument. Ils sont, certes, victimes de la censure imposée par les lois mémorielles ou destinées à réprimer les prétendues phobies ou le prétendu racisme, mais ils sont aussi devenus à leur tour des instruments de cette censure, même s’ils aiment se parer parfois des plumes de l’impertinence ou du persiflage, comme les amuseurs.

Il y a donc aujourd’hui une césure profonde entre la déontologie professionnelle des journalistes, telle qu’elle résulte notamment des différentes chartes, et la pratique réelle du Système médiatique pris dans son ensemble.
Il y a aussi une profonde césure entre la réalité et la façon dont elle est retranscrite par le Système médiatique occidental.
Il doit y avoir des journalistes qui en souffrent, mais cela ne change pas pour le moment la réalité du Système. En tout état de cause, ces décalages sont de plus en plus perceptibles par l’opinion. C’est pourquoi l’image du journalisme se dégrade.

Une image qui change et se dégrade

* * *

L’image du journalisme dans l’opinion décline inexorablement

1/

Les études critiques de la presse et de la classe médiatique ont été jusqu’alors plutôt rares au XXe siècle, comme s’il y avait en la matière une sorte d’omerta dans notre pays. La classe politique évite plutôt d’affronter les médias en effet ! Mais aujourd’hui ces prises de position critiques se multiplient, ce qui est révélateur d’un malaise certain.

Les analyses critiques portaient en général, à droite, sur les techniques de désinformation utilisées dans les médias, sur l’usage du franglais, sur l’appauvrissement culturel ou sur le gâchis financier de la télévision (ex. : Le Système EPM, de François de Closets paru en 1980 ou L’Argent de la télévision, d’A. Griotteray, 1996). A gauche, on insistait plutôt sur le fait que les médias exerceraient une « domination symbolique » au service de l’ordre capitaliste dominant (ex. : Sur la télévision, de P. Bourdieu, 1996).

Mais le nombre d’ouvrages critiques de la classe et du Système médiatiques s’est multiplié de nos jours : Les nouveaux chiens de garde, de Serge Halimi (1997), L’Emprise, de Régis Debray (2000), Le Roman de Canal plus, de Valérie Lecasble (2001), La Face cachée du Monde, de P. Péan (2003), Bien entendu c’est off, de Daniel Carton (2003), Le Cauchemar médiatique, de Daniel Schneidermann (2003), L’Audimat à mort, d’Hélène Risser (2004), La Mal info, de Denis Muzet (2006), Les médias sont-ils sous influence ?, de Patrick Eveno (2008), Les éditocrates, d’Olivier Cyran et Mona Chollet (2009), L’Inquisition médiatique, de F. Puyalte (2011), Un si petit Monde, d’Odile Benyahia-Kouider (2011), Les médias en servitude, de Claude Lorne (2011), TV Lobotomie, de Michel Desmurget (2012), Ils ont acheté la presse, de Benjamin Dormann (2012), etc., et, bien sûr, les publications de Polémia.

Bref, la critique des médias et des journalistes (les titres sont révélateurs…) devient un succès de librairie !

2/

Les analyses critiques ont en outre été assez profondément renouvelées à partir de la fin des années 1990 dans les directions suivantes :

• une analyse critique plus générale du contenu des messages diffusés par la télévision et par la publicité qui dépasse le cadre strict de l’information. Néanmoins les deux sont très liés en fait :

– la publicité utilise les mêmes ressorts que « l’info » (vocabulaire pauvre, volonté de faire appel à la sensibilité des récepteurs et non à leur réflexion, préférence pour la nouveauté : cf. le double sens du terme news/nouvelles qui remplace l’ancien terme « actualités ») ;
– la publicité finance les médias.

Mais les « publiphobes » seraient aujourd’hui 3 fois plus nombreux (37%) que les « publiphiles », selon un sondage TNS Sofres/Australie (Le Monde du 28/9/2011) ; ce résultat n’est pas très différent de celui des média-sceptiques.

• la mise en lumière du politiquement correct et de la censure qu’il provoque : il est clair que ce phénomène est à mettre en regard de la constatation d’un décalage grandissant entre le discours lénifiant ou compassionnel des médias et la réalité quotidienne vécue par le plus grand nombre. Les bobards de guerre (charniers de Timisoara, guerre du Golfe, guerre contre l’Irak) ont également contribué à une prise de conscience. Cet angle d’attaque renouvelle la critique habituelle de la partialité des journalistes : les journalistes ne sont pas seulement partiaux, ils mentent aussi, tout simplement (cf. les Bobards d’Or) ;

• la mise en lumière des préférences partisanes des journalistes : En 2001 Marianne affirmait dans son numéro d’avril que les journalistes se déclaraient, à une écrasante majorité, de gauche.

Différentes études ont été diffusées qui montrent que les journalistes ayant pris part à l’élection présidentielle de 2012 ont déclaré un vote beaucoup plus marqué à gauche que le corps électoral français, aussi bien au premier tour qu’au second tour.

Ainsi, le 22 avril 2012, 19% de ces journalistes qui se sont exprimés indiquent avoir voté en faveur de Jean-Luc Mélenchon (soit un différentiel de 8 points par rapport à l’ensemble des Français) et 39% en faveur de François Hollande (soit encore un différentiel de 10 points). 7% ont donné leur voix à la candidate écologiste Eva Joly (+5 points), 13% à Bayrou (+4 points) et seulement 18% à Nicolas Sarkozy (-9 points). Enfin, 1% déclarent avoir voté pour Nicolas Dupont-Aignan et 3% pour Marine Le Pen.

C’est donc pour la candidate du Front national que le différentiel observé avec la population globale des exprimés est le plus fort (-15 points).

Au second tour, 74% mentionnent avoir voté pour F. Hollande contre 26% pour Nicolas Sarkozy, alors que le rapport de forces était de 52% contre 48% dans l’ensemble de la population.

Les votes ayant eu lieu dans les écoles de journalisme donnent des résultats comparables voire encore plus marqués à gauche.

• l’analyse sociologique de la classe médiatique et des médias comme relais de l’oligarchie financière occidentale. Cette analyse prend à contrepied le vieux discours de gauche sur le rôle de la superstructure dans la société, en montrant la convergence entre les intérêts du néo-capitalisme mondialiste et l’idéologie de gauche de la classe médiatique.

La riposte de N. Dupont-Aignan, candidat à l’élection présidentielle, lors du « Grand Journal » de Canal plus en avril 2012, mettant publiquement en cause les rémunérations des journalistes de cette émission ainsi que les éditorialistes établis qui sont des privilégiés ne connaissant plus les réalités du pays, marque aussi un tournant à sa manière : il montre que la classe médiatique n’est désormais plus à l’abri des critiques frontales.

3/

Ces analyses trouvent aussi un écho certain dans l’opinion si l’on en croit les études et les sondages : ils montrent, en effet, que si la consommation médiatique ne faiblit pas, elle se diversifie, d’une part, et elle se marque d’une défiance croissante, d’autre part, vis-à-vis des médias institutionnels – principalement la télévision – et vis-à-vis des journalistes. En d’autres termes le média-scepticisme progresse.

3.1.

La raison en est simple : les médias sont devenus interchangeables et perdent donc de ce fait même leur intérêt pour l’opinion. Il se produit pour les médias le même phénomène que pour les partis politiques : l’absence d’alternative et de nouveauté réelles provoque le désintérêt (cf. les prétendus « numéros spéciaux » ou les « enquêtes », toujours sur les mêmes sujets et qui n’apprennent en réalité rien au lecteur : le marché de l’immobilier, le classement des hôpitaux ou des lycées, le salaire des cadres, les francs-maçons, le palmarès des vins, la retraite, etc.).
Un journal anglais a ainsi deux fois plus de contenu en moyenne qu’un journal français. La presse en France est à la fois une des plus subventionnées en Europe et celle qui a le moins de contenu et de lecteurs : ceci explique sans doute cela (ex. : plus le Figaro magazine s’est normalisé, moins il a eu de lecteurs).

C’est d’ailleurs pour cette raison que les nouvelles sources d’information comme Internet connaissent un développement rapide (aux Etats-Unis Internet talonne désormais la télévision) car elles sont plus diversifiées et répondent mieux aux attentes du public.

Et c’est aussi pourquoi elles sont la hantise du Système médiatique qui n’a de cesse de vouloir les « contrôler ». Comme le déclarait Denis Olivennes (Le Nouvel Observateur) lors de l’université d’été du MEDEF le 4 septembre 2009 à propos d’Internet : « Allez regarder les commentaires quand ce n’est pas contrôlé, quand c’est pas géré (sic), quand la parole est libre (…) cet univers de liberté est aussi un univers où on peut raconter n’importe quoi (…) La pensée unique c’est ce qui fait que la démocratie fonctionne » ! (cité par B. Dormann, Ils ont acheté la presse, page 248). Bref, la liberté c’est dangereux pour la démocratie ; traduisez : pour le Système !

3.2.

Différents sondages et études témoignent donc de la progression du média-scepticisme dans l’opinion :

  • • sondage téléStar Interactive d’octobre 2011 : 73% des personnes interrogées considèrent que les journalistes sont peu ou pas indépendants à l’égard des responsables politiques (ex. : 59% considèrent que Claire Chazal n’avait pas posé « les bonnes questions » lors de son entretien avec Dominique Strauss-Kahn) ;
  • • sondage TNS Sofres La Croix de janvier 2012 : 59% des personnes interrogées ne croient pas à l’indépendance des journalistes vis-à-vis des partis politiques et du pouvoir (soit une perte de 7 points par rapport à 2010) ; 56% des personnes interrogées estiment que les journalistes perdent en indépendance par rapport aux « pressions de l’argent » (perte de 2 points par rapport à 2011).

L’enquête TNS Sofres est intéressante dans la mesure où elle remonte à 1987, ce qui permet de dégager des évolutions dans la durée. Quelles sont-elles ?

  • – la télévision reste le média le plus utilisé (82%), la radio et la presse écrite venant après (44 et 38%), puis Internet (27%). Néanmoins Internet progresse sensiblement ; c’est aussi le média le plus utilisé derrière la télévision pour les moins de 35 ans. On notera aussi que la crédibilité d’internet, testée depuis 2005 dans l’enquête, est la seule à progresser d’année en année (+12 points depuis 2005) alors que celle des médias traditionnels décline régulièrement ;
  • – une majorité de personnes interrogées (40%) relève que la qualité des médias se dégrade depuis 10 ans ;
  • – la véracité des informations est mise en cause dans l’ordre inverse de la fréquentation : 60% pensent que les choses se sont passées comme le dit la radio, 55% pour la presse et 48% pour la télévision (soit 10 points de moins qu’en 1999). Ces résultats ne sont pas très différents de ceux des Etats-Unis où, selon l’étude du Pew Research Center en 2009, 63% des Américains considéreraient que les informations diffusées dans les médias sont souvent inexactes ;
  • – la crédibilité des informations télévisées a ainsi diminué de 13 points depuis 1987 ; la télévision apparaît aussi comme le médium le moins neutre politiquement (et Internet le plus neutre : 11 points de plus que la télévision) ;
  • – globalement, les personnes interrogées ont du mal à rattacher les médias à la gauche ou à la droite, ce qui traduit bien la progression du mimétisme idéologique au sein du Système médiatique. Néanmoins (cf. sondage TNS Sofres/ Marcie Média de mai 2012 ), 40% des personnes interrogées (une majorité) estiment que les médias ont favorisé F. Hollande à la présidentielle de 2012 ;
  • – dans la durée (depuis novembre 1993), 2 personnes interrogées sur 3 mettent en doute l’indépendance des journalistes vis-à-vis des partis politiques et du pouvoir (7 points de plus par rapport à 1993) et vis-à-vis de l’argent (stationnaire à 58%). En outre, le niveau de dépendance politique est apprécié de plus en plus défavorablement : 57% en 2008, 61% en 2009, 66% en 2010 ;
  • – les jugements les plus critiques vis-à-vis des médias émanent plutôt des catégories dites populaires (cette catégorie étant aussi plus soumise à la télévision), c’est-à-dire ceux qui sont les plus victimes du Système et qui ne se retrouvent pas dans la « communication » médiatique, ce qui est significatif.

Cette enquête est aussi intéressante car elle porte également sur les sujets qui paraissent avoir été trop ou au contraire pas assez médiatisés pour les personnes interrogées (même si la liste des items est « politiquement correcte »…) :

  • – les sujets trop médiatisés en 2010 selon l’enquête : la Coupe du monde de football en Afrique du Sud et la défaite des « Bleus » (79%), l’affaire Bettencourt (80%) et l’affaire Woerth (59%) ;
  • – les sujets pas assez médiatisés en 2010 selon l’enquête : le déficit et la dette publique (45%), les attentats contre les chrétiens au Proche-Orient (33%).

Ces réponses permettent donc d’entrevoir l’existence d’une posture de distanciation croissantevis-à-vis du bombardement médiatique : les auditeurs/spectateurs se rendent quand même compte des biais du Système médiatique, même s’ils y restent soumis.

Cette situation n’est paradoxale qu’en apparence. Car ce phénomène existait déjà en URSS vis-à-vis de l’information officielle. La raison en est identique : depuis la fin des années 1990 la réalité dépasse la fiction médiatique, c’est-à-dire la fiction idéologique, pour un nombre croissant de personnes.

Le consommateur de médias se rend bien compte qu’il ne vit plus dans le même monde que celui qu’on lui présente. Il s’aperçoit aussi que les sujets dont on l’entretient correspondent de moins en moins à ses centres d’intérêt ou à ses sujets de préoccupation réels.

D’où plusieurs conclusions :

1) Les médias, principalement audiovisuels, nous montrent un monde qui s’éloigne de la réalité objective. Ce monde irréel influence notre perception du monde réel, si l’on ne dispose pas d’autres sources.

2) Cependant l’efficience des médias pour imposer l’idéologie du Système oligarchique décline manifestement : ainsi le matraquage médiatique n’a pas empêché la percée des idées populistes et identitaires dans l’opinion. Le Système médiatique est en réalité plus efficace pour formater et contrôler l’orthodoxie idéologique de l’oligarchie car celle-ci vit en endogamie dans un monde protégé, que pour convaincre durablement le reste de la population, qui vit dans le monde réel et qui, lui, se confronte aussi aux faits et non pas aux seules « informations ».

3) Le consommateur de médias n’est pas aussi passif que l’on veut bien le dire : comme le public soviétique hier, il devient capable de décrypter le discours officiel médiatique et ses ridicules ; ex. : il sait ce que l’on veut dire quand les journalistes parlent de « jeunes », de « quartiers populaires » ou d’établissements scolaires « sans histoire » !

4) Comme l’électeur, le consommateur de médias commence à voter avec ses pieds : il zappe les médias établis. Il se détourne de la presse écrite traditionnelle dont les contenus ne cessent de diminuer et les prix d’augmenter (pour le tirage par habitant la France est aujourd’hui au… 57e rang mondial) ; il se méfie des bobards télévisés et il commence à se tourner vers Internet (moins qu’aux Etats-Unis mais le mouvement est amorcé chez nous, en particulier chez les jeunes).
La télévision est ainsi de plus en plus concurrencée par Internet (les internautes représentent environ 22% de la population mondiale en 2011), les smartphones, tablettes et ordinateurs (aux Etats-Unis 64% des propriétaires de tablettes et 62% de smartphones déclarent utiliser leur appareil pour accéder aux informations, selon l’enquête Pew/The Economist de juin à août 2012 – La Correspondance de la presse du 3 octobre 2012).
Il est probable que le déclin du livre dans l’opinion relève du même phénomène : il est la conséquence de la faible qualité contemporaine de l’édition.

5) Ce phénomène est d’ailleurs mondial et pas uniquement français : ainsi aux Etats-Unis, selon un sondage Gallup réalisé début septembre 2012, 60% des personnes interrogées déclarent que les grands médias « ne rendent pas compte des informations entièrement, précisément et de manière juste » ; plus de la moitié faisaient encore confiance aux médias avant 2004 et 72% dans les années 1970 (La Correspondance de la presse du 24 septembre 2012) : la chute est donc continue.

L’enquête Pew Research Center de juin 2012 (cf. La Correspondance de la presse du 8 octobre 2012) sur les habitudes américaines de consommation de l’information de 1991 à 2002 révèle aussi que :

  • – la lecture des journaux imprimés a chuté de 18 points entre 2002 et 2012 ;
  • – l’audience de la télévision a chuté de 13 points depuis 1991 ;
  • – 60% des moins de 25 ans s’informent par le web et 33% des moins de 30 ans via les réseaux sociaux.

Le temps d’écoute de la télévision diminue aussi dans les pays les plus consommateurs, comme aux Etats-Unis, au Japon ou en Allemagne, au profit d’Internet (selon l’étude Médiamétrie Eurodata Worldwide – La Correspondance de la presse du 26 septembre 2012).

* * *

Cela veut dire que le mur médiatique se fissure, comme le mur idéologique, comme le mur politique et pour les mêmes raisons. C’est donc une bonne nouvelle !