Articles

« Les Déshérités ou l’urgence de transmettre » de François-Xavier Bellamy

« Les Déshérités ou l’urgence de transmettre » de François-Xavier Bellamy

Print Friendly

Note de lecture de Benoît Couëtoux du Tertre

♦ « L’obsession orthographique est un moyen pour disqualifier les moins savants. »

« Vous n’avez rien à transmettre. »
Ces mots d’un inspecteur général de l’Education nationale à François-Xavier Bellamy, qui effectuait sa première rentrée comme jeune enseignant, ont profondément marqué le jeune normalien, agrégé de philosophie, aujourd’hui maire adjoint de Versailles.
C’est en réponse à ce postulat que François-Xavier Bellamy a publié son premier livre Les Déshérités (éditions Plon) en septembre dernier, qui figure déjà au titre des succès littéraires de cette rentrée 2014. Dans cet essai sans concessions, le jeune enseignant en philosophie dénonce le « bouleversement intérieur » que représente ce refus de transmettre l’héritage culturel.


Cette rupture n’est pas, selon lui, un accident ou un échec mais relève d’une volonté réfléchie, d’un choix délibéré dont il établit la genèse dans la première partie de son livre à travers les trois figures de Descartes, Rousseau et Bourdieu. Descartes, parce qu’il oppose raison et transmission, appelant à « se défaire de toutes les opinions reçues auparavant… » ; Jean-Jacques Rousseau, parce qu’il considère que la culture pervertit et éloigne l’homme de son état de nature, seule « source de la sagesse, de la vertu et du bonheur » ; Pierre Bourdieu enfin, qui dénonce le coupable privilège des « Héritiers », que leur environnement social et familial a préparés à devenir l’élite qui accédera à son tour au pouvoir. Cette dénonciation des « Héritiers » par Bourdieu nous a conduits, trente ans plus tard, à l’affligeante situation des « Déshérités » que dénonce François-Xavier Bellamy dans son livre.

Les Desherites jpgDans la droite ligne de la pensée soixante-huitarde, l’école vise aujourd’hui à déconstruire le patrimoine culturel qui était jusqu’alors transmis au fil des générations, et ce, dès le plus jeune âge. La transmission de la culture y apparaît comme éminemment suspecte, considérée comme « un héritage d’aliénation et d’enfermement ». Trop complexe et archaïque, issue d’un lointain passé et d’une longue et savante construction, la langue française comparaît au premier rang des suspects, vécue comme élitiste et discriminatoire. Le langage est ainsi décrit comme « fasciste » par Roland Barthès parce qu’il oblige à déterminer, distinguer et situer des identités. L’orthographe n’est pas épargnée : « L’obsession orthographique est un moyen pour disqualifier les moins savants », accuse Gabriel Cohn-Bendit. Et devant l’effondrement du niveau, ce ne sont pas les méthodes pédagogiques modernes qui sont mises en cause mais l’orthographe elle-même qui est accusée et qu’il faudrait d’urgence simplifier…

Au « savoir » considéré comme profondément inégalitaire car favorisant l’autoreproduction des élites, on oppose désormais les « savoir être » et « savoir faire ». Et la pseudo-droite n’a rien à envier à la gauche dans ce domaine. François-Xavier Bellamy rappelle ainsi opportunément que la ministre UMP de l’Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, avait supprimé des concours d’entrée aux grandes écoles l’épreuve de culture générale, « la plus discriminatoire ». Il ne « fallait plus évaluer un élève sur son savoir, mais sur son intelligence et sur son parcours ». Nicolas Sarkozy, en son temps, n’hésitera pas non plus à moquer La Princesse de Clèves, que « seul un sadique ou un imbécile avait pu mettre au programme du concours d’attaché d’administration ».

La possession d’une longue culture, enrichie au fil du temps dans le silence des bibliothèques et des salles d’étude, n’a plus sa place à l’ère du tout numérique et de l’information immédiate où quelques clics permettent de récolter ce qui peut vous être utile (au risque de commettre de grossières erreurs comme l’ex-ministre Arnaud Montebourg croyant citer saint Augustin alors qu’il plagiait Wikipédia…). Dans ce contexte, le livre lui-même (dont l’auteur souligne l’homonymie latine liber qui signifie à la fois « libre » et « livre ») est en sursis. Il n’est toléré qu’à la seule condition de ne plus demander aucun effort : « Pas d’ennui, pas d’effort, sinon le livre ne sera pas lu du tout… » expliquent les collègues enseignants de François-Xavier Bellamy qui constate ainsi avec effroi que, après sept ans d’études secondaires, une large majorité des élèves arrivés en terminale n’ont jamais lu un livre en entier.

C’est ainsi la mémoire et l’identité d’un peuple qui disparaît de l’apprentissage scolaire. En complément d’un enseignement essentiellement utilitariste, les enseignants d’aujourd’hui fournissent aux jeunes générations un « bagage culturel », bagage dont on doit veiller qu’il soit le plus léger possible, comme on l’attend d’une valise lorsque l’on part en voyage… La culture est considérée comme un mal nécessaire, dont il est encore, hélas, indispensable d’acquérir quelques connaissances mais à titre purement utilitaire ou par simple loisir. Cette conception de la culture « tout entière pensée dans le vocabulaire de l’avoir », est réduite à une simple adjonction à la personnalité de chacun, dont l’essence propre serait totalement indépendante du moindre héritage culturel.

Cette rupture de l’héritage conduit à un monde indifférencié, ce monde gris et sinistre dans lequel nous évoluons aujourd’hui. Les « individus indéterminés, indifférenciés et indifférents, acteurs et produits parfaits de la société de consommation » qui errent sans but précis, tels des zombies poussant leurs caddies dans les allées de nos centres commerciaux, guidés par d’uniques préoccupations matérielles. La mondialisation passe ainsi par l’uniformisation du monde qui « dissout les cultures et nivelle les différences » et met tout à la portée de tous. Mais il faut aller plus loin encore, en niant les singularités de la Nature elle-même à travers l’ahurissante idéologie du genre : Pour déconstruire la nature, il faut déconstruire la culture et les « stéréotypes » qu’elle engendre aliénant la liberté de l’individu. Les différences sexuelles sont alors considérées comme une pure construction culturelle héritée des archaïsmes du passé…

Face à ce sinistre tableau, François-Xavier Bellamy considère qu’il est essentiel de revenir aux fondamentaux de la culture. Celle-ci relève bien davantage de l’être que de l’avoir, car elle fonde l’homme, représentant sa particularité propre et le différenciant de l’animal, « l’homme sans culture est étranger à sa propre humanité », souligne-t-il. Pour appuyer ses propos, il prend pour exemple « l’enfant sauvage de l’Aveyron », retrouvé au XVIIIe siècle dans les bois, éloigné de ceux de son espèce. Ce petit être n’était pas un animal mais il lui manquait une dimension intrinsèquement humaine du fait de son ensauvagement, dégradé parce que déshérité, privé de toute éducation… Ainsi, la culture participe à la création de l’homme. Celui-ci, à sa naissance, dispose de la faculté d’assimiler la culture mais ne naît pas avec la culture. Il ne peut accéder à sa propre spécificité que s’il reçoit d’autrui, s’il est dressé et éduqué. Rejoignant les leçons de l’éthologie, François-Xavier Bellamy confirme que l’homme est un être social dont la culture est inhérente à sa nature humaine. Aussi abandonner l’homme à la nature, c’est le dénaturer : « La transmission de la culture revêt une portée essentielle : ce qui est augmenté par elle, ce n’est pas l’acquis, l’avoir, le capital culturel de l’individu mais son être même ». Sans cela, reprenant la formule de L‘Emile de Jean-Jacques Rousseau, l’homme sans culture sera comme « un sauvage fait pour habiter dans des villes ». L’image est frappante, deux siècles après avoir été écrite, à l’heure de la « France Orange mécanique », marquée par la violence, où tant de nos contemporains vivent en urbains déracinés, lobotomisés par les programmes TV, seulement préoccupés par leur petit bien-être, oublieux de leurs racines, privés de toute verticalité…

Autre aspect fondamental souligné par l’auteur : cette culture qu’il faut transmettre ne doit pas être universelle. Une culture humaniste abstraite ne repose sur rien de tangible, au contraire de la culture particulière qu’est la nôtre. Ainsi en matière d’éducation, pour lutter contre les dérives sexistes dont les jeunes filles font l’objet, plutôt que débats et exposés, l’auteur préconise l’apprentissage par cœur des poésies de Ronsard ou l’étude de l’amour courtois et la mise en avant de modèles ou d’exemples pour enseigner aux élèves que notre civilisation a toujours respecté la figure féminine.

Sur cet aspect comme sur celui du laisser-aller en matière d’orthographe, l’importante proportion d’élèves d’origine non européenne pèse d’une très lourde responsabilité dans l’abandon de la transmission. François-Xavier Bellamy souligne avec raison, à la fin de son livre, que c’est en pensant à ces élèves maîtrisant très mal le français, insensibles, voire hostiles à l’histoire et à la tradition des Européens que l’on a renoncé à enseigner la culture de notre pays. Il considère, sans doute un peu naïvement, que la transmission de notre culture aux élèves extra-européens permettrait d’en faire de parfaits petits Français. A la marge peut-être, pour quelques-uns soucieux de s’assimiler, mais le jeune normalien semble oublier que si l’on peut sans difficulté assimiler des individus, on ne peut le faire pour des peuples entiers… De même, l’auteur affirme également ne pas croire au « choc des cultures » et considère que c’est plutôt le choc des incultures qui crée la violence. C’est négliger cependant un paramètre important : les élèves d’origine africaine, s’ils sont généralement incultes, n’en sont pas moins doués d’une forte conscience identitaire que ne possèdent plus les jeunes Européens de souche, du fait même du grand effacement de leur mémoire, par le refus de leur transmettre notre Histoire, nos valeurs et nos traditions.

Ces quelques aspects mis à part, Les Déshérités, par l’écho qu’il rencontre, s’inscrit dans le grand mouvement de contestation qui souffle aujourd’hui sur le pays, annonçant la fin du cycle ouvert en 1968. A ce titre, il faut lire et faire lire ce petit essai qui allie densité des arguments et richesse de l’écriture.

Benoît Couëtoux du Tertre
20/10/2014

François-Xavier Bellamy, Les déshérités ou l’urgence de transmettre, Plon, 28 août 2014, 207 pages.

Voir aussi : Les folies du pédagogisme totalitaire

Correspondance Polémia –

Image : 1re de couverture de l’ouvrage et son auteur.