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« Le mystère français » de Hervé Le Bras, Emmanuel Todd

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Par Carl Hubert, essayiste ♦ La croissance du Front national ne génère pas d’opposition entre un « FN du Nord » et un « FN du Sud ». Dans leur ouvrage Le mystère français (Editions du Seuil, 1ère édition en 2013, 2ème édition de poche en octobre 2015), Hervé Le Bras et Emmanuel Todd analysent les ressorts de l’évolution des rapports de force électoraux. Sous réserve d’une analyse plus approfondie, leurs analyses électorales, fondées en dernier lieu sur l’élection présidentielle de 2012, sont confirmées par les différentes élections de 2014 et 2015.

  • La gauche, tant le PS que le courant Mélenchon, s’est renforcée dans les zones urbaines et dans les régions périphériques de la France : Grand Ouest, Grand Sud-Ouest, Massif Central. On y retrouve une France économiquement assez dynamique (chômage faible, niveau éducatif élevé), peu inégalitaire dans les faits mais anthropologiquement inégalitaire (zones de famille souche et d’habitat dispersé), dont la déchristianisation est récente (les auteurs parlent de « christianisme zombie »).
  • L’électorat de Nicolas Sarkozy s’est replié en 2012 dans les zones géographiques plus inégalitaires et économiquement non sinistrées : en particulier l’Alsace, la Savoie et le Sud-Est (zones frontalières). Cet électorat est plus individualiste, aisé et âgé.
  • Enfin, le FN a commencé une mue sous la houlette de Marine Le Pen. Selon les auteurs, le FN de Jean-Marie Le Pen se serait développé dans les zones marquées par l’immigration et l’insécurité – grosso modo, la moitié est de la France. Il a ensuite stagné, avant de connaître d’autres ressorts depuis 2012 : l’électorat de Marine Le Pen se trouve dans les zones anthropologiquement égalitaires (famille nucléaire et habitat groupé), déchristianisées de longue date, économiquement sinistrées : Nord, Grand Bassin Parisien à l’exception de la région parisienne, Est à l’exception de l’Alsace, Sud méditerranéen, avec un mouvement d’extension en cours vers le Centre et le couloir rhôdanien notamment. Sociologiquement, cet électorat est de plus en plus rural, relativement jeune et peu diplômé, que ce soit dans le nord ou le sud du pays : il n’y a donc pas lieu d’opposer un « FN du Nord » à un « FN du Sud ».

Selon Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, c’est la peur du déclassement social qui devient le ressort essentiel du vote FN, et non plus l’immigration

Les auteurs estiment que l’électorat FN ressemble de plus en plus à l’ancien électorat du PCF et que cette évolution devrait se poursuivre (par un affaiblissement en Alsace et une progression vers l’Ouest). Ils soutiennent que les questions d’immigration et d’insécurité pèseront de moins en moins dans le débat électoral. En effet, l’électorat serait surtout sensible à la peur du déclassement social et, de manière générale, aux questions économiques et sociales. Dans le contexte de crise, les catégories sociales intermédiaires, y compris les fonctionnaires, votent FN de manière croissante. Les auteurs en concluent que le FN va prospérer mais pas au point de devenir « dangereux » (c’est-à-dire d’accéder au pouvoir) car il sera cantonné dans l’opposition minoritaire par les caractéristiques nouvelles de son électorat. Aussi, une fois la crise et la peur corrélative du déclassement dépassées, le FN devrait s’effondrer.

Si cette analyse n’est pas dépourvue de fondements, elle est néanmoins biaisée par l’idéologie des deux auteurs, que l’on sait engagés à gauche, anti-libéraux et résolumment immigrationnistes.

Une sous-estimation idéologique de l’enjeu migratoire

« Le mystère français de Hervé Le Bras et Emmanuel Todd »

« Le mystère français de Hervé Le Bras et Emmanuel Todd »

Il est d’abord faux d’affirmer que l’électorat de Marine Le Pen n’est plus motivé par les questions migratoires. Au contraire, l’hostilité à l’immigration est ce qui rassemble le plus le FN, quelle que soit la sociologie de ses sous-électorats. L’immigration est en outre une cause puissante de la reconfiguration géographique de l’électorat FN : les électeurs des banlieues de l’immigration n’ont pas cessé de voter FN parce qu’ils se sont ralliés à l’immigration mais au contraire parce qu’ils ont voté avec leurs pieds, de gré ou de force, en rejoignant le plus souvent les zones périurbaines voire rurales, lesquelles sont justement celles où le FN a le plus progressé. Les électeurs du FN ne craignent pas seulement leur déclassement social mais aussi le déclassement ethnique de la France ! Ces deux phénomènes, qui ne sont pas sans lien, expliquent la croissance du vote FN, ainsi que son expansion géographique : l’immigration et le chômage se sont en effet eux-mêmes diffusés sur le territoire.

Sur le devenir du vote FN, nous pensons qu’il n’y a pas de fatalité à ce qu’il soit neutralisé et cantonné à un électorat déclassé. Ses ressorts sont pluriels et peuvent être mobilisés par le FN aux fins d’attirer à soi un électorat de droite – de classes moyennes, qui ne sont pas immédiatement menacées de paupérisation. L’enjeu migratoire et, plus largement, identitaire est à cet égard essentiel et consensuel : c’est d’ailleurs là que se rejoignent les électeurs du centre-droit et de la droite nationale (*). Les questions sociétales (politique de la famille) et fiscales (modération fiscale) ne doivent pas non plus être négligées : si elles sont moins consensuelles, elles sont utiles pour convaincre un électorat qui sera sinon incité à se reporter sur Les Républicains, dissuadé qu’il serait par un programme économique et social anxiogène, tourné les « perdants de la mondialisation ».

Pour accéder au pouvoir, le FN devra s’adapter à la demande électorale

Car l’enjeu est bien là : concilier les différents sous-électorats, comme le font aussi les autres grands partis. Le PS ressemble aussi bien un électorat urbain aisé qu’un électorat rural et relativement populaire. Les Républicains concilient une vaste bourgeoisie et les retraités.

Si le FN y parvient, on ne peut exclure qu’il puisse parvenir au pouvoir, quitte à unir autour de lui les hommes de droite les moins éloignés qui seraient prêts à rallier une majorité présidentielle. Si le FN n’y parvient pas, il pourrait encore exercer le pouvoir en tant que partenaire – pas forcément dominant – d’une alliance avec Les Républicains, mais cela suppose de s’inscrire dans un pôle de droite, avec deux piliers, l’un plus populaire et plus jeune, l’autre plus éduqué et plus âgé.

Dans tous les cas, une stratégie d’accession au pouvoir exige d’être prêt à renoncer aux mesures qui rebutent l’électorat ou sont insusceptibles d’être reprises dans un programme de coalition : sortie de l’Union européenne en six mois, progressivité accrue de l’impôt sur le revenu, relance de l’inflation… On entre là dans le jeu partisan classique – un peu moins en France, du fait de son mode de suffrage – de la formation de coalitions ou tout au moins de majorités parlementaires. Mais, pour le FN, dont la capacité à participer à un gouvernement n’a pas eu l’occasion d’être démontrée aux électeurs, affirmer être prêt à gouverner avec des partenaires de droite – et donc à faire des concessions – serait un signe de modération et de crédibilité pour l’électorat de centre-droit.

 Trois enseignements peuvent être tirées des analyses du Mystère français.

  • Il ne faut pas opposer un FN du Nord à un FN du Sud : les deux sont populaires, égalitaires, demandeurs de la protection de l’Etat et hostiles à la mondialisation. Certes, le Nord est plus marqué par le contexte d’une industrie déclinante et plus imprégné par le salariat, alors que le Sud a un tissu économique davantage composé de travailleurs indépendants. Ces différences peuvent justifier d’adapter le discours au public mais non de suivre des stratégies politiques opposées, en appelant dans le Nord les électeurs de gauche à se reporter sur soi et dans le Sud les électeurs de droite, comme on l’a vu au 2nd tour des régionales de 2015…
  • Il reste à la droite nationale des marges de progression dans l’électorat populaire des zones laïcisées et atomisées : malgré une progression notable, le FN n’est pas au même niveau dans le Centre et en Bourgogne que dans le Nord, le grand Bassin parisien et en PACA.
  • En revanche, le FN sera dans une impasse électorale s’il se limite à cet électorat que nous dirons populaire ou s’il ne s’inscrit pas dans une démarche d’alliance avec un parti que nous dirons bourgeois. Contrairement à ce qu’anticipent Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, il doit donc dépasser les thématiques économiques et sociales et ne pas radicaliser son opposition à « l’ultralibéralisme » et à « l’Europe » au risque d’effrayer retraités et classes moyennes supérieures. A l’inverse, pour développer sa dynamique électorale, il doit insister sur les thématiques les mieux à même de fédérer l’électorat FN actuel et d’attirer l’électorat conservateur.

Carl Hubert
15/04/2016

Emmanuel Todd, Hervé Le Bras, Le mystère français, Les Editions du Seuil, 13 mars 2013, 154 pages.

Note : (*) Cf. l’analyse de Philippe Baccou

Correspondance Polémia – 16/04/2016

Carl Hubert

Carl Hubert, juriste et plus particulièrement expert des questions financières, est le patron du bulletin de réinformation de Radio Courtoisie.