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Polemia Kerenski

Le 6 mai les Français ont élu leur Kerenski

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François Hollande a été élu par défaut : par rejet de Nicolas Sarkozy et parce que ce dernier n’a pas su faire le plein de voix de droite. Mais le « changement » que François Hollande a promis ne remet pas en cause l’essentiel : l’ouverture des frontières. Le programme de François Hollande ne répond ni à la situation, ni aux attentes du pays, ni aux rapports de force. Il n’est pas l’homme de la situation. Comme Kerenski, François Hollande ne voit pas la force qui vient : des profondeurs du pays et de ses périphéries. Le parallèle historique de Michel Geoffroy peut paraître osé. Néanmoins, même si les circonstances sont loin d’être les mêmes, il paraît évident que les deux hommes ont en commun une inadaptation à la situation qu’ils affrontent.


 

La chute en cent jours

Alexandre Kerenski, avocat célèbre et socialiste révolutionnaire russe, a été élu député à la Douma en 1912. Il se fait remarquer par son opposition résolue à l’autocratie russe. A la chute du tsar, en février 1917, il figure donc parmi les chefs de l’opposition. Actif, activiste même, et bon orateur, il entre au comité provisoire de la Douma. Il est ensuite ministre de la Justice, puis de la Guerre, dans le gouvernement provisoire dirigé par le prince Lvov. En juillet 1917 il succède à ce dernier. Il prendra le commandement de l’armée après l’échec du putsch du général Kornilov. Il exercera les fonctions de chef du gouvernement pendant 100 jours, jusqu’à la révolution d’octobre. Hostile au communisme, il prendra, définitivement, la route de l’exil. Il mourra à New York en 1970.

L’homme de la situation

Quel rapport avec François Hollande, me direz-vous ?
C’est que Kerenski, socialiste comme François Hollande, n’était pas, non plus, l’homme de la situation.

Parvenu aux affaires, le socialiste Kerenski fut confronté en effet à une situation catastrophique : crise militaire, crise financière, crise sociale et crise morale.

Le peuple russe veut la paix et la réforme sociale.

Mais la Russie a besoin d’argent et la monnaie s’effondre. Kerenski se tourne donc vers les Alliés mais ceux-ci n’ont qu’un souci : maintenir la Russie dans la guerre pour obliger l’Allemagne à diviser ses forces. Kerenski doit donc promettre aux Alliés que son pays ne déposera pas les armes.

En Russie et sur le front la déception est immense. L’image de Kerenski, pourtant enfant chéri de la révolution, se détériore immédiatement. En outre, son gouvernement, divisé et pusillanime, tarde à mettre en œuvre la réforme agraire. Il doit aussi faire face à l’agitation et à l’obstruction croissante des communistes.

Kerenski aime bien se faire photographier l’air farouche, revêtu d’un pseudo-uniforme. Mais les Occidentaux s’abusent en le soutenant. Car c’est en réalité un hésitant qui confond souvent, comme tous les socialistes, le discours et l’action. Il ne parviendra d’ailleurs à venir à bout du putsch de Kornilov qu’en appelant à l’aide… les soviets de Petrograd, ses adversaires politiques !

Les communistes vont de leur côté se rendre de plus en plus populaires en promettant « du pain, la paix et la terre au paysan ». Bientôt, Kerenski ne dirigera plus rien.

Cela ne vous rappelle rien ?

Kerenski avait peut-être des convictions, mais son programme ne répondait ni à la situation, ni aux attentes du pays, ni aux rapports de force. Il n’était pas l’homme de la situation. L’homme de la situation se faisait appeler Lénine.

Bien sûr, la France de 2012 n’est pas encore dans l’état de la Russie en 1917. Ce ne sont pas les soldats qui sont dans la rue mais seulement les policiers…

Mais les Français se sont prononcés pour un changement non seulement de président de la République mais aussi de politique. 20% du corps électoral a en outre rejeté les partis de gauche comme de droite. La coupure entre le peuple et la classe politique est profonde. Chômage, déficits, crise de confiance dans les dettes souveraines et dans la zone euro, immigration, insécurité, enseignement : la crise est générale comme en 1917.

Nous ne sommes plus en 1981

François Hollande a été élu par défaut : par rejet de Nicolas Sarkozy et parce que ce dernier n’a su faire le plein de voix de droite.

François Hollande est-il pour autant l’homme de la situation ?

Son programme n’est pas adapté à la situation de notre pays car nous ne sommes plus en 1981. En 1981 le monde était simple et pourtant la gauche a dû prendre rapidement le virage de « la rigueur » et mettre en veilleuse son programme. Les réalités économiques étaient déjà les plus fortes.

Mais aujourd’hui la situation est bien pire. L’économie est en outre globalisée et la France a perdu sa souveraineté financière ainsi qu’une large part de sa souveraineté budgétaire sur l’autel de la gouvernance de la zone euro et sous la surveillance des marchés.

Le candidat a fait des promesses, car c’est sur les promesses – c’est-à-dire de la communication et de la publicité – que l’on se fait élire en République, tout en évitant d’être trop précis.
Mais ces promesses il ne pourra pas les tenir de toute façon : elles sont intenables et contradictoires au surplus.

Des promesses insoutenables

Rétablir l’équilibre budgétaire en 5 ans par l’augmentation des impôts ? Ah voilà qu’on va faire payer les riches ! C’est la fameuse « justice sociale ».

Mais dans un pays où le taux de prélèvements obligatoires frise les 43%, la marge est faible. Le manque à gagner fiscal n’est pas à la mesure des déficits. Il faut donc réduire les dépenses, notamment locales. C’est ce que font tous les pays.

Mais le candidat socialiste a promis, lui, de les augmenter afin de soutenir la croissance dans une optique keynésienne. Il a aussi promis de recruter plus d’enseignants (il y en déjà plus d’un million…), plus de policiers et plus de magistrats ; et aussi de financer encore plus de contrats aidés (il dit « contrats de génération » ou « contrats d’avenir », cela fait plus chic), c’est-à-dire que le contribuable va encore plus financer le chômage des jeunes. Puis il a indiqué que les recrutements seraient gagés par des suppressions ailleurs, tout en promettant aux fonctionnaires de mettre un terme aux suppressions d’un départ à la retraite sur deux. Mais pour gager ces nouveaux recrutements, il faudra continuer de supprimer des emplois ailleurs ! Comprenne qui pourra.

François Hollande comme Kerenski s’est trompé d’époque

François Hollande a promis d’aller rencontrer la chancelière allemande et de renégocier les traités européens et le pacte budgétaire au sein de la zone euro, comme Kerenski devait aller négocier avec les Alliés : c’est-à-dire en position de faiblesse ! Nous voilà rassurés.
Si on le comprend bien, François Hollande veut aller persuader nos partenaires d’alléger les contraintes d’équilibre… qu’ils viennent de s’imposer pour éviter la débandade des dettes souveraines. Il n’a pas compris ce qui vient d’arriver à la Grèce !

Car nous ne sommes plus non plus en 1962 : l’Allemagne est la puissance dominante en Europe désormais, et c’est la France, l’homme malade. En outre, les contraintes budgétaires ne sont pas imposées par les gouvernements, mais par les marchés financiers mondiaux et par les banques qui dirigent le Système : les gouvernements ne sont plus que des exécutants.

François Hollande se trompe d’époque comme d’interlocuteurs.

Nos chers immigrés

Dans sa lettre aux français, François Hollande nous expliquait aussi qu’il fallait lutter contre les discriminations « pour réussir l’intégration » des immigrés. Bref, pour lui, si les immigrés ne s’intègrent pas bien, ce n’est pas de leur fait mais parce qu’ils seraient « discriminés », on suppose, par ceux qui ne sont pas d’origine immigrée, donc par ces affreux Français de souche.

En homme de gauche François Hollande reste donc fidèle à l’approche compassionnelle de l’immigration et au mythe du pauvre immigré discriminé. Mais il reste surtout redevable vis-à-vis de ceux qui ont voté majoritairement pour lui. Touchez pas à mon électeur !

Il montre ainsi cependant qu’il n’a compris ni les réalités de l’immigration, ni les attentes majoritaires du peuple français. Car le rejet de l’immigration de peuplement comme de l’islamisation se généralise en Europe et constitue une force politique montante. Comme Kerenski, François Hollande n’a pas vu la force qui vient.

Une erreur de logiciel

Avec son logiciel socialiste, type 1981 modifié écolo, François Hollande a bien peu de chances de réussir ! D’ailleurs on a l’impression qu’il n’y croit pas lui-même… S’il décide de remiser le prêt-à-penser socialiste, il se heurtera à sa majorité et à ses soutiens. S’il rentre piteusement dans le rang de la « gouvernance » de la zone euro, adieu le changement ! S’il décide d’appliquer son programme, il aggravera la crise, provoquera la sanction des marchés et l’explosion sociale. Cruel dilemme !

Bien sûr, un miracle est toujours possible.

Mais la crise que traverse notre pays a, hélas, trois raisons de fond :

  • -l’Europe, déclinante et vieillissante, n’est plus une zone de croissance ; la croissance économique a lieu ailleurs désormais : en Asie, dans le Pacifique, en Russie ou en Inde ;
  • -l’orientation libre-échangiste prise par l’Union européenne provoque la désindustrialisation ;
  • -la mise en œuvre de l’idéologie égalitaire et des droits de l’hominien détruit la société.

Pour relever ces trois défis, il faudrait une révolution culturelle conduite par des héros et des titans. En 1917 la majeure partie de la population russe vivait au Moyen Age. En 1961, la Russie envoyait le premier homme dans l’espace…

Mais quand on voit le visage rondouillard et inexpressif du nouveau président de la République, on se dit qu’il doit y avoir encore une erreur de casting…

Tiendra-t-il seulement 100 jours ?

Michel Geoffroy 
6/05/2012

Correspondance Polémia – 6/05/2012

Image : Aleksander Kerenski