Articles

Madeleine Proust

La société rétrospective

Print Friendly

Jure Georges Vujic, écrivain franco-croate, auteur des livres La Modernité á l’épreuve de l’image / L’Obsession visuelle de l’Occident (L’Harmattan), Nous n’attendrons plus les barbares / Culture et résistance au XXIe siècle (Editions KontreKulture).

♦ «On aime trop à croire qu’à leur début les choses étaient en leur perfection et sortirent éclatantes dans la lumière sans ombre du premier matin. Or l’homme a commencé par la grimace de ce qu’il allait devenir.» C’est à l’aide de cette phrase «axiale» que M. Foucault, dans Nietzsche, la généalogie et l’histoire (Dits et Ecrits), s’est évertué à démontrer que c’est bien l’histoire de cette grimace qu’il est nécessaire d’entreprendre et de penser lorsqu’on se propose de penser le devenir de l’humanité. Si le propre de la philosophie est de comprendre et de conceptualiser l’époque présente, alors on peut légitimement s’interroger sur le sens, sur l’épistémè de la postmodernité occidentale.

La grimace de la postmodernité c’est indéniablement le règne du retro-vintage, de la rétrospective nostalgique dans l’art, la philosophie, du clin d’œil, du «leitmotiv», bref d’un retour sur l’image d’une modernité perçue comme promesse d’émancipation et de bohneur, une image d’Epinal à jamais noyée aujourd’hui dans le comsumérisme dominant et le relativisme des valeurs.


Néanmoins, loin d’être une simple mode, la rétrospective, tout en étant un état d’esprit, est devenue une stratégie de marché du capitalisme tardif et culturel, qui récupère et commercialise les idées, les mythologies, les produits de la «subversion» et de la «contre-culture» libertaire de gauche. L’effet madeleine de Proust s’adapte très bien au marché du recyclage et du vintage. A cause de la baisse du pouvoir d’achat due à la crise, le règne du bling-bling serait terminé. Dans le monde du marketing, on parle de l’ «achat nostalgique» lorsque les trentenaires et quarantenaires achètent des produits vintage afin de «recontacter les souvenirs de leur adolescence». Et pourtant, sur un plan philosophique, cette posture rétrospective correspondrait à une crise du sujet, doublée d’une crise de l’historicité.

L’Occident postmoderne, après avoir détrôné toutes les certitudes religieuses et métaphysiques de la prémodernité, a quasiment déifé, dans le sillage des Lumières, l’individu-roi au point de l’aliéner à sa propre image «narcissique» spéculaire. La postmodernité ne serait donc pas une époque constitutive fondée sur des certitudes structurantes et référentielles mais une époque de rétrospective qui se nourrit d’autoréférentiels de substitution, de mythologies futuristes, de sotériologies prophylactiques, pâle reflet d’une pulsion scopique qui gouverne l’ensemble de la culture contemporaine, visuelle et entropique. Qui n’a pas fait l’expérience de cette sensation de déjà vu ? Loin d’être une simple incursion du passé dans le présent, le déjà vu devient le mode de représentation de la postmodernité. On se souvient de ce thème développé par le film The Matrix dans lequel le déjà-vu est dû à une modification de la matrice, le programme gérant le monde virtuel dans lequel l’humanité est plongée. La matrice sociétale et marchande capitaliste du monde contemporain est bien celle de la paramnésie sociale (du grec para, «à côté», et mnésis, «mémoire»), de la rétrospective qui cumule dans le présent le déjà vécu, le déjà senti et le déjà visité. Sans point d’ancrage dans le passé, devenu simple coulisse, le futur et l’actualisation d’une potentialité singulière dans le monde devient impossible. Le feedback, le flashback et la rétrospective synchronique des expériences de la modernité remplacent l’historique, la compréhension diachronique et synoptique, et évacuent la possibilité de synthèse. Cette impression du déjà vu, de rétrospective sans fin est vérifiable dans le monde de l’art, l’architecture, la littérature, le cinéma et la vidéo qui, par faute de distanciation, au lieu de se projeter vers un centre esthétique, une situation ontologique et historique donnée, mettent en scène le seul regardant-spectateur, ce qui n’est rien d’autre qu’une théorisation, une scénarisation de sa propre condition de possibilité ; ce qui se résume, au fond, à une simple rétrospective de conditions et de modifications.

Même les concepts forgés par la tradition philosophique européenne, Hegel, Marx, Barthes, Lacan deviennent les accessoires du make up conceptuel de la grande braderie narrative où tout se mêle, s’interchange, se permute, comme dans une grande kermesse logocentrique de laquelle on n’apprend rien si ce n’est la répétition de quelques certitudes consommées et décontextualisées. La postmodernité est avant tout une «crise de l’historicité» (F. Jameson). A rebours des théories de la «posthistoire», la postmodernité serait une nouvelle période de l’histoire humaine, ni plus ni moins. Le capitalisme en tant que «fait social total», a dévoré l’ensemble de la réalité humaine, sa culture, son passé. La globalisation et la marchandisation générale du monde constituent de même un «phénomène total» qui abolit l’idée même de distance, un «système-monde» autocentré et dont la spécificité est, puisque tout y est fondu, d’être «irreprésentable».

 Et c’est la raison pour laquelle, la conscience postmoderne est un peu comme la camera obscura d’une rétrospective continuelle, une bobine sans fin, incapable de se penser soi-même, de s’ancrer dans le réel, de dépasser l’horizon des séquences de l’événementiel pour y voir la trame tragique de l’épilogue. Ce que l’on croit se représenter du monde extérieur est très le souvent le condensé d’un déjà vu mental prophylactique et compulsif. Ainsi le concept opératoire postmoderne repose-t-il sur l’interchangeabilité infinie, la reproductibilité technique, la copie, le pastiche et la simulation, le montage et le collage, seules données quantitatives appartenant au répertoire de la mise en scène de la société marchande de spectacle. L’artificialisme de la modernité, qui conférait à l’objet industriel des manufactures une valeur cultuelle, cède aujourd’hui la place à la valeur d’exposition de l’objet informationnel et festif. A l’orgueil prométhéen et à la conscience triomphale de l’homo faber de la modernité prométhéenne succède le normativisme fragmentaire, grégaire et transgressif et «l’homo ludens spectatorum» postmoderne. Comme le démontre Walter Benjamin, dans l’artificialisme postmoderne, la dimension proprement méditative dans la contemplation et la réflexion de l’objet décroît, alors que la relation entre l’objet et le spectateur s’accroît, et l’habitus culturel est supplanté par la seule réceptivité passive du spectateur. En vertu du modus operandi du simulacre baudrillardien, la frontière entre le spectateur et l’objet disparaît.

Il est paradoxal que dans la postmodernité contemporaine l’opacité de la pensée opératoire se divulgue grâce à la surexposition et l’hypertransparence des messages générés par la société de consommation et la société du spectacle. Cette surexposition tend à abolir les distances réelles, organiques, de temps et d’espace, de sorte que, comme l’affirme Régis Debray, dans l’obscénité démocratique on est passé d’une société de distance à une société de contact (S. Bauman parle de modernité liquide), où la séparation entre le public et le privé, entre la vie intime et la vie publique n’existe plus. La culture remix de la postmodernité, qui englobe les modes opératoires du rerun, du remake, de l’event inflationnel de l’information continue et omniprésente, le zapping et le surfing, ne constitue en fait que l’exacerbation de l’histoire de la modernité classique scientiste. Il s’agit en fait d’une mise en abîme de la modernité qui procède par voie de transgression et de fragmentation, pour aboutir à la tribalisation culturelle du monde, signe du nihilisme contemporain. Entretemps, la «théorie», l’interprétation critique, a changé, et l’on est passé de l’ancien concept d’«industrie de la culture» de Horkheimer et Adorno à un nouveau discours fragmentaire et fractal, á base d’études de marché, de critiques culturelles, de nouvelles thérapies, de critiques de manifestations artistiques ou de festivals divers, de cultes ou «renouveaux» religieux. Sur un plan intellectuel, nous avons affaire á une prolifération de concepts de substitution tels que l’ultramodernité défendue par Anthony Giddens ou Yves-Charles Zarka ou bien encore l’hypermodernité présentée par Frédéric Lenoir, qui tentent de critiquer sans grand succès la notion de postmodernité en annonçant un prétendu changement de paradigme au sein de nos sociétés démocratiques qui disqualifierait le postmoderne au profit de l’hypermoderne.

Néanmoins, il convient de constater que, s’il est vrai que la postmodernité remettait en cause les fameux «grands récits», ces métalangages construits par la modernité, il n’en demeure pas moins qu’elle ne constitue pas une rupture épistémologique avec la modernité mais simplement un déplacement vers l’hybris (hubris), une sorte d’accélération, de dépassement permanent des limites de la transgression et de la démesure, jouissive et compulsive. La postmodernité serait en reprise, une rétrospective de la modernité libérée des freins institutionnels qui empêchaient les matrices structurantes qui la constituent (l’individualisme, la techno-science, le marché, la démocratie) de se réaliser à plein. Ainsi la postmodernité constituerait comme une parenthèse jouissive de la modernité des années 1960 jusqu’aux années 1980. Ce qui est nouveau, c’est que, suite aux phénomènes extrêmes de l’hyperterrorisme, de l’insécurité et de l’incertitude croissante, le règne de l’hédonisme et du divertissement se double d’un besoin sécuritaire et anxiogène caractéristique de l’âge contemporain, qui paradoxalement se caractérise par le stimulus continuel du plaisir, l’excitation conjuguée á l’ennui et la demande de sécurité et de repli, lesquels produisent des comportements anxiogènes et pathologiques. Le nouveau processus d’individuation dans la société contemporaine se fonde sur le principe de réification consensuelle (mode d’objectivation-subjectivisation, uniformisation/tribalisation) et non pas seulement comme l’écrivait Guy Debord dans la société du spectacle sur la pratique de «séparation» comme dispositif économique capitaliste. Au stéréotype du rebelle de la modernité en tant que modèle de comportement et de pastiche d’une reproduction consommable et interchangeable se substitue aujourd’hui la figure tribale du capitalisme tardif et libertaire : l’hipster, ce bohème néolibéral qui combine mode de vie alternatif et sens des affaires et profit. Plus que jamais la formule Debordienne fait recette : «Le vrai est un moment du faux».

Tout comme l’a bien remarqué Goethe, la conscience d’une ère historique est difficilement vérifiable. Et pourtant, si nous acceptons de comprendre le temps écoulé comme une période historique, cela signifierait que la postmodernité constituerait en quelque sorte une charnière vers une nouvelle époque. Nul n’est devin, et je ne sais pas si notre époque est une extension, une déclinaison voire une agonie du «court vingtième siècle» Hobsbawnien. La postmodernité pourrait très bien être interprétée comme une grande «récapitulation», une «grande parenthèse» comme étape de plus vers une période axiale et constitutive. Pour E. Haeckel, la récapitulation serait «l’ontogenèse qui récapitule la phylogenèse».

La rétrospective serait le récit collectif de cette histoire et l’exploitation de l’expérience acquise pour en tirer de la sagesse. Une chose est sûre : la rétrospective en principe a une valeur heuristique et éducative, en redécouvrant le passé dans sa profondeur historique, en faisant l’expérience de la compréhension et de l’analyse pour mieux le dépasser, le sublimer. Au contraire, la postmodernitée «réprime» et dévie efficacement ce même passé, selon le côté de l’ambiguïté, de la distraction et du contingent. Loin d’être une répétition d’un acte primordial (Mircea Eliade), la représentation du passé dans la postmodernité se mue en représentation subjective de «nos idées et nos stéréotypes de ce passé» ; ce qui débouche inévitablement vers le triomphe du pastiche et de l’histoire devenue marchandise.

Jure Georges Vujic
6/07/2016

Correspondance Polémia – 9/07/2016

Image : L’effet madeleine de Proust