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La République n’est plus laïque !

La République n’est plus laïque !

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Eric Delcroix, juriste, essayiste, écrivain…

♦ La loi Pleven, dite antiraciste, du 1er juillet 1972, est à l’origine des métastases qui répandent le cancer ravageant le droit français, sous le couvert du nouvel ordre moral.

Ici, nous verrons qu’à travers la restauration du délit d’opinion (qui-n’existe-pas), inévitable rejeton toujours légitimé de toute bien-pensance, la République a sacrifié à la laïcité. Au nom du Bien (E.D.).


La loi Pleven, ou la fin de la laïcité républicaine

Il est un aspect de la loi Pleven qui n’est jamais observé. En effet, dans l’énoncé des nouveaux délits de presse qu’elle a constitués, à l’article 24 qu’elle a modifié de la loi du 29 juillet 1881, on lit ceci :

« Seront punis (…) ceux qui (…) auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison (…) de leur appartenance ou de leur non-appartenance à (…) une religion déterminée (…) »

Cette formule est reprise dans les articles réprimant la diffamation et l’injure religieuses (articles 32 et 33 modifiés de ladite loi de 1881).

Or, si les agnostiques, les athées et autres incroyants sont tenus à un strict devoir de respect vis-à-vis des croyants et de tout ce qui en émane, ils ne bénéficient pas en retour d’une telle protection. En effet, ni l’agnosticisme ni l’athéisme ni même le plus souvent l’incroyance (scepticisme) ne sont réductibles à la « non-appartenance à (…) une religion déterminée ».

Curieusement, cette anomalie qui protège les uns au préjudice des autres, n’est jamais relevée…

La République a établi en privilège l’ « exception de divinité »

Il découle de cette anomalie, qui relève de la discrimination positive, des conséquences considérables, car s’il demeure loisible à tout un chacun de dire que le communisme ou l’hitlérisme rend mauvais, ou induit le crime, il est impossible de dire la même chose de l’islam, du judaïsme ou du christianisme. Bref, il est possible de critiquer les partisans des idéologies et mouvances doctrinales, leurs pompes et leurs œuvres, pourvu qu’elles soient de nature… non théiste ! La République présume de façon irréfragable que les adeptes des religions reconnues sont, en tant que tels, bons par essence… Aussi a-t-il fallu voter une nouvelle loi, celle du 12 juin 2001, contre les « sectes », c’est-à-dire contre les religions qui n’ont pas acquis la notoriété historique ou l’ascendant social suffisant pour justifier le privilège du croyant. Ces religions non agréées n’ont pas le droit « de créer, de maintenir ou d’exploiter la sujétion psychologique (…) des personnes qui participent à leurs activités ». Les autres religions, que l’on peut ainsi qualifier de reconnues, ont évidemment ce droit consubstantiel à leur nature.

Il s’agit donc bien là d’une exception de divinité que légalise et protège la République. Rien de mauvais ne peut venir de Dieu, CQFD.

La sidération politique, morale et judiciaire

La situation est telle que, s’il était possible hier de critiquer les communistes de ce côté-ci du Rideau de fer, il est interdit aujourd’hui de critiquer les musulmans, ou ce qui en émane, de ce côté-ci du rideau du hallal. Pourtant l’islam ne fait pas la différence entre le politique, le social et le spirituel ; pourtant on peut penser que l’islam, tout comme le judaïsme d’ailleurs, est aussi un projet politique (c’est l’une des composantes du sémitisme, à l’inverse du précepte évangélique « Rendez à César ce qui est à César »). Juridiquement parlant, la bataille contre l’islamisme est déjà perdue : qui va ratiociner sur ce qui serait religion ou serait « secte », sous l’épée de Damoclès de la justice (et le risque conjugué d’attentats) ?

Les juges, interpellés naguère sur cette anomalie susceptible d’être écartée au titre de la protection de la liberté d’expression, n’ont jamais osé admettre l’évidence. Ils ont préféré, à un scandale, périlleux il est vrai, s’abriter derrière un sophisme reposant sur l’idée que la loi pourrait toujours accorder plus de droits en matière de libertés publiques. Certes… Mais accordés ici aux seuls fidèles des religions reconnues, ces droits protecteurs le sont, par le fait, au détriment des agnostiques, athées et autres sceptiques et, au-delà, au détriment de tous ceux qui, même croyants par ailleurs, ont recours à un raisonnement d’un point de vue profane ! Les juges se sont donc réfugiés derrière l’argument imaginé par Courteline :

« Considérant que la loi (…) n’est (…) pas faite pour que le justiciable en démontre l’absurdité (…) [et] que si les juges se mettent à donner gain de cause à tous les gens qui ont raison, on ne sait plus où l’on va, si ce n’est à la dislocation d’une société qui tient debout parce qu’elle en a pris l’habitude (…) » (Article 330, 1900).

Mais pourquoi les juges devraient-ils être plus courageux que les politiciens ou que notre intelligentsia ? Les héros sont rares et persécutés par les uns et les autres, délit d’opinion, délit de blasphème voire d’antisémitisme ! Par la vertu de Pleven et des gens bien, qui sont « Charlie », les héros ont un casier judiciaire…

Privés de toute protection communautaire, rendus ainsi légalement taiseux en cas de polémique, les profanes ont droit au silence qui, lui, n’est pas vraiment une conquête des libertés publiques…

Liberté, Egalité, Fraternité : Dieu est grand et la République n’a pas attendu Houellebecq pour lui être soumise.

 Eric Delcroix
24/03/2015

Correspondance Polémia – 26/03/2015

Image : Le droit et la justice