Articles

La Chine parie sur l’Amérique du Sud

La Chine parie sur l’Amérique du Sud

Print Friendly

Le déclin impérial des Etats-Unis.

♦ Michel Lhomme, essayiste.

Le premier ministre chinois, Li Keqiang, a achevé par le Chili une vaste tournée sud-américaine qui, après le Brésil, l’a conduit en Colombie et au Pérou. Si les dirigeants chinois soignent à ce point le continent sud-américain, c’est surtout par intérêt économique. Le cône sud-américain regorge de minerais et d’hydrocarbures, de produits agricoles et d’élevage dont la Chine a besoin. Et comme souvent, les dirigeants chinois n’hésitent pas à faire preuve, sur place, de très grandes largesses financières.

C’est aussi cela la diplomatie chinoise : une diplomatie de la confiance qui n’a rien à voir avec, par exemple, les trahisons françaises (affaire du Mistral avec la Russie). La Chine signe et respecte les accords.


Mais il y a plus : la Chine parie sur l’Amérique Latine et elle sait qu’en s’implantant durablement en Amérique Latine, elle marche sur une région considérée comme l’arrière-cour de Washington. Cette visite de Li Keqiang fait suite au voyage présidentiel dans la région en juillet 2014 du président chinois Xi Jinping. On voit bien que la Chine suit les dossiers latino-américains de manière scrupuleuse et ne les laisse en aucune manière tomber. Elle ne cesse de réitérer au plus haut niveau de la représentation nationale des tournées régulières sur tout le sous-continent. Ainsi la Chine parle-t-elle maintenant en Amérique du Sud de bloc à bloc (des Brics à l’Unasur) et nous ne sommes plus en 2013 – le temps passe ici très vite ! – où rencontrant Barack Obama en Californie elle mesurait encore ses forces avec les Etats-Unis. La Chine ne mesure plus ses forces avec les Latinos. Elle parle d’égal à égal, laissant les Etats-Unis à leur déclin impérial annoncé.

Li Keqiang a visité le Pérou. Il faut savoir que, quelques jours après la nomination en 2013 du président chinois actuel, ce dernier rencontrait le président péruvien Ollanta Humala au Forum économique de Boao dans la ville de Sanya dans la province chinoise de Hainan. Les deux pays signèrent alors 11 accords de coopération. Ces onze accords ont été vérifiés et l’on peut dire accomplis en ce mois de mai 2015. C’est aussi cela la diplomatie chinoise : une diplomatie de la confiance qui n’a rien à voir avec, par exemple, les trahisons françaises (affaire du Mistral avec la Russie). La Chine signe et respecte les accords.

Tout ceci démontre non seulement l’importance que les autorités chinoises accordent aux liens bilatéraux dans la région mais cela démontre aussi le dynamisme des contrats commerciaux signés qui immédiatement entraîne des déplacements d’hommes d’affaires de part et d’autre. On n’est pas dans la palabre mais dans le concret. On n’est pas dans le Consensus de Washington mais dans celui de Pékin. Le Consensus de Pékin (ou Consensus de Beijing) définit la diplomatie et le modèle de développement proposé par la République populaire de Chine, en particulier auprès des pays en voie de développement, notamment en Afrique. L’Occident et la Chine ont ici des positions très différentes sur les besoins et méthodes pour soutenir le développement de ces pays. La position occidentale contenue dans le Consensus de Washington, avec pour axes principaux le libre-échange, la lutte contre la corruption, la transparence, les droits civiques et la démocratisation, ainsi que la défense des droits de l’homme. Au contraire, l’approche diplomatique chinoise prête une grande estime à la non-ingérence (indépendance pour les affaires internes) de tout pays, ainsi qu’un développement « à la chinoise » : structurel (chemins de fer, ports, barrages, etc.) et économique d’abord (industrie, mines, pétrole), puis éventuellement civique.

De plus, le président chinois comme son premier ministre connaissent parfaitement bien l’Amérique Latine et ses spécificités : ils y ont longtemps voyagé avant d’occuper les postes qu’ils occupent maintenant. On sait d’ailleurs que le président chinois est un fan du football latino-américain, il en connaît tous les joueurs. On voit donc que nous sommes bien passés à un cran au-dessus dans toutes ces relations protocolaires. L’idéologie n’est plus le facteur déterminant. Le principal aujourd’hui est cette combinaison curieuse de stratégie politique et d’économie immédiate qui fait actuellement la force de la diplomatie chinoise partout dans le monde, y compris en Afrique. La Chine soigne d’ailleurs aussi bien l’Amérique du Sud continentale que l’Amérique Centrale ou les Caraïbes. L’année dernière, elle avait particulièrement été aux petits soins d’une petite île comme Trinidad-et-Tobago, quatrième puissance gazière du sous-continent.

Le premier ministre chinois Li Keqiang en visite officielle a en tout cas confirmé des investissements records au Brésil. Des contrats faramineux y ont été signés pour près de 50 milliards de dollars. Le premier ministre chinois a rencontré la présidente Dilma Rousseff à Brasilia et la Chine a jeté son dévolu sur les infrastructures : les réseaux de transport, les chemins de fer, les routes, les ports et autres aéroports. Parmi ses nombreux projets, la création de ce gigantesque « couloir » ferroviaire entre les océans Atlantique et Pacifique dont nous avons parlé et qui traverserait le Brésil, passerait par la Cordillère des Andes pour aboutir au Pérou et dont l’objectif est de faciliter les exportations de produits brésiliens (comme le soja) vers la Chine. Par ailleurs, c’est une entreprise chinoise qui va se charger de la reconstruction de la base scientifique brésilienne, installée au pôle Sud, pour un budget de près de 100 millions de dollars, la Chine consolidant ainsi ses positions en Antarctique. Pour le Brésil, le partenariat stratégique avec la Chine est un soulagement car la situation économique du pays est très préoccupante. L’inflation a dépassé les 8%, la croissance est faible, le chômage augmente et les perspectives pour les années qui viennent ne sont pas brillantes. La crise touche actuellement le Brésil de plein fouet. Les favelas et même les prisons sont en révolte. Pour le Brésil, la Chine représente donc un vrai espoir qui pourrait peut-être sortir le pays de l’ornière présente. (La Chine ou la Russie, puisque Moscou a aussi décidé de miser sur le Brésil et son pétrole !) Il faut bien comprendre que depuis quelques années, les Etats-Unis ont perdu la confiance non seulement en raison de l’espionnage qu’ils pratiquent mais tout simplement parce que, surendettés, ce ne sont plus des investisseurs solides.

Ces investissements massifs de la Chine et de la Russie vont apporter un répit à la présidente Rousseff même si, face à ces contrats, la presse brésilienne est restée la semaine dernière relativement prudente car la Chine est aussi réputée pour imposer ses conditions lorsqu’elle investit massivement quelque part. Par exemple, en Afrique, le recours obligatoire aux travailleurs chinois est notoire. Quelles ont donc été les contreparties brésiliennes ? On ne le sait pas trop si ce n’est la participation du Brésil à la nouvelle architecture financière du monde en construction par la banque et le fonds de réserve asiatique indépendants de la Banque Mondiale et du FMI.

La Chine est maintenant le deuxième partenaire commercial et le premier investisseur public en Amérique Latine. En 2030, on vient d’apprendre que la bourse de Shanghai devrait devenir la seconde bourse mondiale des valeurs après New York. Le marché boursier chinois dépassera alors très largement le marché londonien ou japonais.

 

Avec la croissance latino-américaine qui devrait redémarrer, c’est un autre monde qui se prépare où l’Europe est, hélas, bien mal en point.

Michel Lhomme
10/06/2015

Source : Metamag.fr

Correspondance polémia – 17/06/2015

Image : Li Kegiang, premier ministre chinois et Dilma Rousseff, présidente du Brésil.