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« La Bobocratie, une classe à part » de Luc Gaffié

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Fiche de lecture de Bernard Mazin, essayiste.

« Le bobo vit au Paradis car son engagement politique lui permet de profiter de ses hauts revenus sans souffrir de la moindre mauvaise conscience. Il sait aussi que la meilleure défense est l’attaque, c’est pourquoi son militantisme de gauche est toujours agressif. »

Le qualificatif de « bobo » est entré depuis quelques années dans le langage courant, sans que l’on se soit donné beaucoup de peine pour en définir le contenu.

Au point que certains ont pu avancer qu’en France, ce concept ne correspond à aucune réalité sociologique, et permet simplement aux observateurs critiques du « complexe politico-médiatique » de se livrer à des schématisations tendancieuses pour dresser le peuple contre ceux qui le gouvernent.


Luc Gaffié, déjà auteur en 2012 d’un essai sur Le Sans-papiérisme, nous livre un fort intéressant petit ouvrage qui fait le point sur les bobos et l’influence qu’ils exercent vraiment. Sa lecture est divertissante, mais ce livre n’est pas un pamphlet, ni une galerie de portraits au vitriol. Bien que bref, il n’est pas simpliste, car il est nourri à la source d’études très sérieuses, et ne se borne pas au cas français : des développements sont consacrés notamment aux Etats-Unis, où est né en 2000 sous la plume du journaliste David Brooks (*) le terme de « bourgeois bohemian » qui a été ensuite francisé, si l’on peut dire, en «bourgeois bohème ». Gaffié se penche par ailleurs sur le phénomène bobo en Grande-Bretagne, dont il situe l’origine dans la Fabian Society. Il évoque également certaines attitudes d’esprit qui ont précédé la bobocratie : « Radical Chic » américain, « Toscana Linke » allemande et, bien sûr, la « Gauche Caviar » à la française. Ces illustrations sont parfois mal connues et ce n’est pas le moindre des mérites de l’ouvrage que de les remettre en perspective.

Dans Bobos in Paradise, David Brooks dressait le portrait de « cette nouvelle élite qui arrive à concilier les valeurs de la gauche progressiste et contestataire des années soixante avec un sens aigu des affaires et une parfaite adaptation à un système économique qu’elle ne se prive pourtant pas de condamner en paroles ».

Pour Brooks, « Le bobo vit au Paradis car son engagement politique lui permet de profiter de ses hauts revenus sans souffrir de la moindre mauvaise conscience. Il sait aussi que la meilleure défense est l’attaque, c’est pourquoi son militantisme de gauche est toujours agressif. Les accusations qu’il porte à jet continu contre une société qui ne sera jamais assez égalitaire ne laissent jamais à ses interlocuteurs le temps de lui poser des questions embarrassantes sur sa situation personnelle. Il est dans la nature du bobo de faire sans cesse la leçon à ses concitoyens. Il se permet même sans aucune vergogne d’adresser à la société tout entière un mandement au repentir. Il la somme de changer de nature ».

Il n’est pas besoin d’avoir beaucoup d’imagination pour constater que la description faite par David Brooks de la nouvelle classe supérieure américaine du début des années 2000 s’applique désormais à la quasi-totalité des classes dirigeantes des pays européens, la France ne faisant pas exception à la règle. Et c’est à un savant décorticage de la « boboïsation » française que se livre Luc Gaffié au fil des chapitres.

Parmi les traits caractéristiques du bobo, on ne sera pas surpris de trouver, exemples à l’appui :

  • l’adhésion de principe et sans nuances au multiculturalisme : la défense de la diversité n’est plus qu’une étape vers le grand métissage des cultures ;
  • la mise en avant d’une « extrême droite » fantasmatique comme outil d’anathème universel, la reductio ad hitlerum devenant l’ultime
    Détail de la couverture de «Bobos in Paradise» de David Brooks

    Détail de la couverture de «Bobos in Paradise» de David Brooks

    accusation, celle qui n’a même pas besoin d’être étayée d’arguments rationnels ;

  • la conviction des bienfaits de l’ultra-libéralisme économique, du sans-frontiérisme et de la gouvernance planétaire – la « mondialisation heureuse » – avec pour corollaire un altruisme de façade qui trouve son expression la plus éloquente dans la défense de l’immigrant ;
  • l’a priori systématique en faveur de toutes les mesures « sociétales » qui veulent faire table rase des traditions, de l’histoire et de l’identité des peuples pour imposer une vision de l’homme interchangeable et déraciné, une marchandise comme une autre participant au bon fonctionnement du « tout-marché » ;
  • le culte de la repentance ;
  • la complaisance à l’égard de la religion musulmane, qui d’une part cherche à accréditer l’idée d’un islam moderniste et tolérant, d’autre part rejette ceux qui en doutent dans les ténèbres d’une islamophobie teintée de racisme, donc condamnable par construction ;
  • le refus de la discussion et la diabolisation systématique de tous ceux qui osent afficher des opinions qui ne vont pas dans le sens de la bien-pensance générale : les nombreuses restrictions à la liberté d’expression, le « traitement » des dissidents par la coterie médiatique (cf. Zemmour, Finkielkraut, etc.) en offrent des exemples quotidiennement.

L’auteur illustre son propos sur tous ces points d’exemples pris dans l’actualité récente. Il est vrai que du Mariage pour tous à l’inflation de la législation contre toutes les discriminations, de la repentance sur l’esclavage au storytelling « Je suis Charlie », de la similarité des discours du MEDEF, de la « gauche Macron » et de la « droite Juppé » vantant les bienfaits de l’immigration au pilonnage du projet sur la déchéance de la nationalité, il n’y a qu’à se baisser pour cueillir les mille fleurs de la boboïsation des esprits.

Luc Gaffié qualifie les bobos de « classe à part », et le fait de parler de « bobocratie » présuppose qu’il accorde à ce groupe social un magistère d’influence considérable. Mais peut-on parler véritablement de classe ? Probablement pas si l’on entend ce terme dans une acception de groupe homogène comme on pouvait parler de classe ouvrière ou de classe bourgeoise à l’époque de Marx. Les bobos sont issus de milieux divers, et leur nombre n’est pas très élevé. Mais cette hétérogénéité et cette taille modeste n’ont pas de relation directe avec la réalité du pouvoir détenu. L’auteur dit d’ailleurs, dans la quatrième de couverture, que « utilisé à l’origine pour décrire une réalité sociologique américaine bien précise, le terme bobo en est venu à désigner une forme d’esprit et une mentalité qui affectent l’ensemble des nouvelles classes dirigeantes des pays occidentaux ». En résumé, les bobos sont un élément parmi d’autres de la « super-classe » mondiale mise en évidence par Samuel Huntington : son caractère composite se concilie totalement avec le fait qu’elle est l’expression de l’idéologie cosmopolite.

A cet égard, si l’on raisonne en termes de mentalité, dès lors que la « bobocratie » domine les mondes des médias, de la culture, de la grande entreprise, de la fonction publique et, en outre, la majorité de la classe politique, la gravité et l’ampleur de la contamination des esprits ne doivent pas être mésestimées.

Pourtant, nous sommes bien placés pour savoir que la mentalité bobo se fissure de toutes parts. Comme le disait Lincoln, « On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps ». A terme, la minorité bobo, malgré la puissance des moyens qu’elle détient, ne peut faire le poids devant la prise de conscience majoritaire des peuples. D’un côté le déni de réalité d’une élite autoproclamée et protégée des conséquences de l’idéologie suicidaire qu’elle diffuse, de l’autre le mur de la réalité au pied duquel le peuple souffre au quotidien. De surcroît, la classe bobo ne peut continuer impunément à s’ériger en donneuse de leçons qui ravale ses élèves au rang d’arriérés racornis qui ne voient pas où est leur intérêt, alors que tout proclame le contraire. Luc Gaffié ne manque pas, à ce propos, d’établir un parallèle entre le discours bobo et la novlangue du 1984 d’Orwell.

Nul ne peut dire combien de temps l’édifice lézardé du Système va tenir. Mais une chose est sûre : La Bobocratie de Luc Gaffié s’ajoute à tous les essais déjà existants, et à toutes les formes d’expression de la pensée dissidente qui se multiplient, et qui contribueront à hâter son effondrement.

Bernard Mazin
24/04/2016

Luc Gaffié, La Bobocratie, une classe à part, Ed. Xenia, 2016, 164 p.

Note :

(*) David Brooks, Bobos in Paradise: the New Upper Class And How They Got There, Simon and Schuster, 2001.

Correspondance Polémia – 29/04/2016

Image : Les bourgeois – bohème