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Je suis allé à Londres le jour du Brexit

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Hervé Bouloire,

♦ Le vendredi 24 juin, au petit matin, j’ai appris la nouvelle : le Brexit, dont beaucoup annonçaient l’échec, est passé. Dans nos médias, ce fut une avalanche de commentaires, tant la surprise a été énorme. Sans exagération, on peut dire que c’est l’un des événements les plus importants de l’Europe occidentale de ces cinquante dernières années. Pour ma part, je n’avais qu’une envie : celle de savoir à quoi ressemble le Royaume-Uni après le Brexit.

Pour cette raison, je suis parti à Londres le jour même où avait été annoncé le résultat de la consultation référendaire.


Arrivé à Londres le soir du 24 juin, je m’attendais à une ville agitée où la tension serait palpable. Que nenni. Le 24 juin a été un jour comme les autres. Certes, dans le métro (l’underground), je tombe sur un journal posé sur la banquette. La couverture titre : « We’re out » (littéralement : « Nous sommes sortis »). On peut imaginer que la presse n’a pas été avare de commentaires et de prises de position au cours de ces dernières semaines. Et la presse anglaise n’a pas la réputation d’être serve et faussement consensuelle : les journaux, qui restent encore largement lus, ont chacun défendu une position. C’est tout à leur honneur.

Non : les Anglais sont calmes, fidèles à leur flegme légendaire. Comme si la tempête, ils avaient accepté de la contenir dans des urnes où ils se sont prononcés en leur âme et conscience. La démocratie a au moins cet avantage de donner un cadre formel à un choix décisif. Comme des grands, les Anglais ont réglé leur compte dans les différents bureaux de vote. Avec une participation de 72% du corps électoral, on ne peut pas affirmer qu’ils se sont désintéressés de la consultation. Ils ont volontiers donné du crédit au seul moyen légal et légitime pour s’exprimer.

Un mot en tête : immigration

Le lendemain, de façon fortuite, à la station de métro Victoria, une discussion s’engage avec une Anglaise d’âge mûr. Elle a voté contre le Brexit et se désole de la situation actuelle. Elle est plutôt représentative de ces classes moyennes encore bien portantes qui défendent l’Union européenne. Elle me dit clairement que les partisans du Brexit n’avaient qu’un mot en tête : immigration. En réalité, on découvre que le Brexit n’a pas seulement été un vote pour ou contre l’Union européenne : il a surtout été un vote pour ou contre l’immigration. Depuis des mois, pour des raisons évidentes que l’on connaît (afflux de clandestins, discours iréniques tenus par Hollande et Merkel à cause d’un emballement médiatique dû à la noyade d’un enfant, etc.), ce sujet était dans les esprits. Le Brexit, c’était une manière de refuser cette dilution dont l’Union européenne semble synonyme. Elle me parle aussi de Boris Johnson, qu’elle juge incompétent. Elle met en cause le silence de Jeremy Corbyn, leader du Labour, qu’elle rend aussi responsable du Brexit. (Le responsable de la principale formation de gauche sera, en effet, pris dans une contestation interne.) On voit poindre les ambitions et les règlements de comptes post-Brexit… Nous nous quittons à la station South Kensington : elle m’a donné un bon aperçu de ces Anglais qui ont voulu, sans succès, conjurer le Brexit. Elle vit à Birmingham. On sait que les grands pôles urbains ont voté contre le Brexit. Les jeunes, les couches plutôt aisées rappellent assez bien les électorats de nos centres-villes. Ils sont à l’aise avec le multiculturalisme et la mondialisation. Ce phénomène d’opposition nette entre, d’un côté, les agglomérations, les villes-mondes et, de l’autre, le péri-urbain, les espaces ruraux et les zones délaissées se voit partout. Le Royaume-Uni n’échappe pas à ces grilles de fracture électorale.

Le soir même, je discute dans un pub avec des Anglais d’extraction plus modeste. Ils incarnent ces petits employés relégués. Notre discussion s’engage autour d’une bière. A la différence de la femme que j’ai croisée dans le métro de Londres, ils ont voté pour le Brexit. Ils ont beau être un

Pub londonien : Cittie of York

Pub londonien : Cittie of York

peu éméchés, je constate qu’ils restent lucides et un peu philosophes. Très clairement, l’un d’eux m’avoue que l’immigration a compté dans son vote. Il me fait comprendre qu’ils n’ont pas envie d’accueillir tout le monde. Un autre me dit : « Democracy has prevailed » (« la démocratie a prévalu »). Derrière des côtés triviaux je m’aperçois que les Anglais sont conscients d’avoir fait preuve de responsabilité et que leur vote a quelque chose d’historique. La petite Angleterre, celle qui ne profite pas de la mondialisation, qui rame laborieusement, n’a pas eu envie de cautionner le discours angélique de la upper class.

Les Anglais sont bien fidèles à leur réputation : ces grands calmes n’ont pas montré qu’ils bouillonnaient intérieurement. Ils sont discrets, mais il suffit de discuter avec eux pour comprendre que, plus qu’aucun Pub londonien : autre peuple, ils ont vécu avec passion et intensité une consultation qu’ils ont jugée, à juste titre, décisive. Au fond, c’est peut-être l’un des peuples les plus politisés du monde, qui prend encore au sérieux une élection. Le vote n’est pas une manière de zapper, mais demeure une manière d’exprimer un choix, dans le sens le plus plénier du terme. Le Brexit n’a pas été un drame extérieur, exprimé dans les apparences, mais un véritable drame intérieur. C’est dans l’âme de chaque Anglais que s’est déroulé le vote du 23 juin dernier.

Hervé Bouloire
30/06/2016

Correspondance Polémia – 2/07/2016

Image : « We’re out »