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Intégrer les SurEnvironnement dans nos pratiques sociales

Intégrer les SurEnvironnement dans nos pratiques sociales

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Frédéric Malaval, philosophe, écologiste, essayiste…

♦ « Nous vivons aujourd’hui à la fois l’aboutissement de l’espérance mondialiste réalisant la Modernité par une relation récursive, et le constat que cela est dangereux ».

Evacuer ce que notre organisme veut rejeter est de plus en plus compliqué. Cela est qualifié de crise environnementale dans une perception anthropocentrée ou crise écologique dans une perspective plus large, car une des victimes du triomphe de la société industrielle est la Nature.


Ainsi, plus de la moitié des populations mondiales d’espèces sauvages auraient disparu en quatre décennies, selon le Rapport Planète Vivante 2014 du WWF. De plus, nous vivrions la sixième extinction massive d’espèces animales après celles survenues pendant les 450 millions d’années (Ma) nous précédant. La cinquième se déroula il y a 65 Ma au Crétacé. Ce fut celle des dinosaures, particulièrement médiatisée. Mais alors que les précédentes furent « naturelles », cette sixième est due à l’anthropisation de l’écosphère. Les chiffres sont incontestables et incontestés. Croissance démographique et croissance économique ont caractérisé l’écosphère depuis les années 1960 avec les conséquences environnementales et écologiques reconnues aujourd’hui. Depuis 1960, la population mondiale a été multipliée par 2,4, le produit intérieur brut (PIB) mondial par 7. Jamais de tels chiffres n’avaient été obtenus sur une période aussi courte.

Ce que nous vivons aujourd’hui est par conséquent très différent de ce que nous vécûmes les siècles passés. Comment caractériser alors le défi civilisationnel majeur des décades futures ? La définition que nous proposons est que les enjeux actuels se caractérisent par la nécessité d’intégrer les SurEnvironnement à nos pratiques sociales.

En résumé -et conscient de l’hermétisme de ces phrases-, le SurEnvironnement est ce qui est exclu de l’Environnement que tout Moi construit pour réaliser ses buts existentiels. Le but fondamental est de vivre en tant qu’individu et en tant que lignée. Alors que l’Environnement est un espace multidimensionnel de dimensions finies, le SurEnvironnement est perçu comme infini. Les flux entropiques créés par le maintien en non-équilibre thermodynamique de l’ensemble Moi-Environnement sont rejetés dans le SurEnvironnement. Prosaïquement, quand on va aux toilettes, on tire la chasse pour évacuer ses selles (entropie) dans le SurEnvironnement (ailleurs) pour préserver notre Moi et son Environnement (la maison). Le Moi est alors conçu comme l’Etre réalisant ses buts existentiels… (On arrête ici).

La crise environnementale contemporaine est née de la prise de conscience de la finitude de l’écosphère et du constat que les SurEnvironnement susceptibles de recevoir ces flux entropiques disparaissent en raison de l’artificialisation ou de l’anthropisation -c’est pareil- de l’écosphère. Le SurEnvironnement des uns est maintenant l’Environnement des autres. Le SurEnvironnement fondamental que la Modernité a créé est la Nature envisagée comme l’ensemble des biens inappropriés. Ils n’existent pas juridiquement, consacrant par exclusion l’Homme ramené au statut de propriétaire de « choses ». Or, la Nature n’appartient à personne. Les Droits de l’homme de 1789 et le Code civil de 1804 sont les conséquences de cette catégorisation. Auparavant, c’était différent. Schématiquement : hier, il était possible de rejeter ses miasmes dans la nature ; ils y étaient digérés. Aujourd’hui, c’est le jardin du voisin qu’il faut utiliser. De surcroît, les miasmes modernes ne sont pas digérables. Exemple: les plastiques.

Nous vivons aujourd’hui à la fois l’aboutissement de l’espérance mondialiste réalisant la Modernité par une relation récursive, et le constat que cela est dangereux. La techno-science est le fondement de toutes ces idéologies à l’origine de l’Artisphère. Cette techno-science est capable de tout maintenant et notamment de maintenir en vie ce que la Nature a condamné. Ainsi, paradoxalement, elle ambitionne de faire revivre les mammouths, mais condamne les derniers éléphants sauvages d’Afrique ou d’Asie. Or, les mammouths ont disparu naturellement, alors que les éléphants tombent sous les coups de l’anthropisation de l’écosphère. Cette techno-science est à l’origine de la société industrielle consumériste, de la croissance de la population et du PIB, mais aussi de la crise environnementale.

Ce discours n’est pas innovant. Les Chinois revendiquent avoir compris cela il y a longtemps. Ils avaient alors adopté des pratiques sociales spécifiques pour survivre dans un espace saturé aux ressources limitées comme l’écosphère le sera bientôt. Les Européens vécurent la même situation. Mais alors qu’ils recoururent à l’expansionnisme démographique pour surmonter les contraintes rencontrées, les Chinois restèrent sur leur sol. Puis, au début du XXe siècle, les canonnières européennes naviguèrent sur le Yang-Tse. Depuis, ils ont entrepris d’adopter notre modèle industriel pour recouvrer leur souveraineté civilisationnelle, tout en étant conscients des menaces écologiques que cela engendre. Leur défi politique est désormais de trouver le chemin garantissant l’un et évitant l’autre.

Ce que la Chine et l’Europe ont vécu hier est ce que nous connaissons maintenant à l’échelle de la planète. Mais il n’y a pas d’échappatoire comme il y en eut pour les Européens au XIXe siècle. D’où les mutations profondes que l’écosphère va connaître et dont les prémices sont déjà perceptibles. Il va falloir recoupler les cycles artificiels et les cycles naturels.

Après avoir été fusionné avec le monde naturel pendant plusieurs dizaines de milliers d’années, une séparation s’est opérée entre l’Homme et la Nature voilà deux/trois millénaires. Elle est à son aboutissement maintenant. La contrepartie de ce dualisme Homme/Nature est à l’origine d’une crise écologique obérant l’avenir. Relevons toutefois que l’alarme est lancée depuis les années 1960, mais sans effet sur nos pratiques et nos ambitions. On parle toujours de croissance, de développement, de progrès, etc. Le changement ne se fera donc pas par la responsabilité, mais sous l’effet de contraintes endogènes et exogènes découplées de nos volontés individuelles ou collectives.

Sous cet éclairage, le cheminement d’homo sapiens est envisageable selon trois temps : le temps du couplage avec la Nature pendant la Préhistoire ; le temps du découplage pendant l’Histoire envisagée comme la recherche d’une fin ; puis le temps du recouplage, à partir de bientôt. Quel sera le meilleur système politique susceptible de relever les défis de la vie dans un monde humainement sursaturé ? Nul ne le sait. Une certitude s’impose cependant : les idéologies de la Modernité dont la mondialisation est la finalité sont condamnées. Les autres sont à inventer, mais elles auront comme vocation à s’épanouir sans recourir à des SurEnvironnement.

Frédéric Malaval
3/02/2015

Correspondance Polémia – 6/02/2015

Image : Si l’homme et la nature se donnent la main …