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Hollande à la manœuvre en vue de 2017

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Didier Beauregard, essayiste.

♦ Le processus de recomposition politique est lancé, et c’est Hollande qui en prend l‘initiative. Un François Hollande qui est revenu dans la course présidentielle, comme un dernier sondage Ifop/Atlantico l’a montré (1) : pour la première fois, il est donné gagnant face à Nicolas Sarkozy ; d’un tout petit point, certes, mais qui comble en quelques mois un écart de 13 points !


Nicolas Sarkozy est donc le principal perdant des régionales. Plus inquiétant pour lui, Juppé confirme son statut de grand favori. Plus de 60% des Français ont une bonne image du maire de Bordeaux et souhaitent le voir représenter la droite en 2017. Selon le sondage cité plus haut, quelles que soient les hypothèses envisagées, Juppé arrive en tête du premier tour, avec un minimum de 30%.

L’affaissement brutal de Sarkozy n’est pas nécessairement une bonne nouvelle pour le président en exercice. Alain Juppé exerce un réel pouvoir d’attraction sur une part non négligeable des électeurs socialistes : 22% d’entre eux, en juillet dernier, se disaient prêts à voter pour le maire de Bordeaux (2).

Le PS « macronisé »

Cette nouvelle donne explique largement l’actuelle stratégie de Hollande. Il doit couper l’herbe centriste sous les pieds d’Alain Juppé en se présentant, lui, comme le rassembleur du courant « progressiste », social et européen, afin de bloquer l’ouverture de Juppé sur sa gauche. Dans cette perspective, le sacrifice des deux régions Nord-Pas-de-Calais-Picardie et PACA est un coup de maître : il redore le blason présidentiel de « vertu républicaine » et, peut-être mieux encore, il liquide les deux fédérations historiques du PS, traditionnellement les plus rebelles à sa personne et les plus résistantes au recentrage social-libéral du PS « macronisé ». Martine Aubry, statue du Commandeur de la « vieille gauche », qui tirait dernièrement les oreilles du jeune Macron, ressemble désormais à une planète froide dont la faible lueur n’est plus qu’un lointain écho du passé.

Quant à l’extrême gauche mélanchoniste et aux écolos, réduits maintenant comme peau de chagrin, ils n’ont plus d’autres choix que de collaborer docilement avec le PS ou de se marginaliser dans l’espace confiné des extrêmes, loin des bonnes places qui permettent de construire confortablement une carrière politique. Hollande a réussi, en accéléré, le coup d’accordéon que Mitterrand a fait subir au PC dans les années 1980. Depuis, ce dernier survit en tant que principal allié croupion d’un PS dominateur.

La droite en porte-à-faux

Les bonnes vieilles recettes n’ont pas été oubliées et, dans la même logique mitterrandienne, l’autre volet de la stratégie de l’hôte de l’Elysée est de diviser la droite. L’idéal serait que, minée par les rivalités de personnes et les tensions idéologiques, la « droite » éclate et se présente à l’épreuve de 2017 avec au moins deux candidats : un «centriste », Juppé, ou à défaut Bayrou, et un « droitier », a priori Nicolas Sarkozy. En l’état, seul François Fillon semble pouvoir incarner la synthèse entre ces deux courants et se présenter comme le plus petit dénominateur commun d’une droite fracturée. Pourra-t-il, dans la dernière ligne droite, jouer le rôle de la tortue de la fable ? Sa cote de popularité remonte et, quoique toujours loin derrière celle de Juppé, elle dépasse maintenant celle de Sarkozy (3).

La droite est en porte-à-faux. Elle doit son relatif succès aux régionales au soutien des voix de gauche, alors que tout le monde peut constater la droitisation globale des électorats de droite. Les palinodies de Xavier Bertrand et Christian Estrosi, désormais prophètes du recentrage et de l’ouverture à gauche, apparaissent, surtout en PACA, comme des contresens politiques absolus. Les électeurs de droite veulent à tout prix se débarrasser de Hollande et de son gouvernement et leurs positions sur tous les sujets de société se rapprochent très largement, à plus de 60%, de celles des électeurs du FN. Comme Chirac en 2002 – avec, certes, des enjeux moins fondamentaux – ces deux patrons de région sont condamnés à une inaction verbeuse, au regard de ce qu’attendaient les électeurs de leur famille d’origine.

Nicolas Sarkozy, pour sa part, à l’issue des régionales, est obligé de constater la réduction tendancielle de son espace politique. Sa relative droitisation, non seulement n’affecte pas la dynamique du Front national, mais semble même la renforcer. Le coup du siphonage de 2007 n’est plus qu’un lointain souvenir. Et son espace au centre est bouché par l’ombre portée de Juppé, dont la cote est au beau fixe.

Juppé face à son destin

Le maire de Bordeaux a donc les meilleures cartes en main ; son jeu, pour autant, n’est pas évident à mener. Il doit d’abord passer la redoutable épreuve des primaires, là où le président des Républicains l’attend en embuscade. Dans le combat frontal, Sarkozy est plus mordant que le technocratique Juppé. Mais, surtout, ce dernier, dans sa stratégie de recentrage, doit accepter le risque de s’amputer de son bras droit et donc de prendre, lui, l’initiative d’une recomposition politique dont les contours sont encore très incertains et les résultats aléatoires. Est-il vraiment l’homme à franchir les Rubiconds, d’autant que, sur son flanc gauche, il fait face à un adversaire particulièrement retors et manœuvrier qui tient encore les rênes du pouvoir ? Bien des choses peuvent nous surprendre dans les dix-huit mois qui nous séparent des présidentielles.

En revanche, si Alain Juppé gagne les primaires, une voie royale s’ouvre devant lui pour remporter, en théorie, un deuxième tour à sa main face à une Marine Le Pen isolée. La leçon du second tour des régionales est, à cet égard, sans équivoque.

Didier Beauregard
20/12/2015

Notes :

(1) Sondage du 18 décembre. Un sondage TNS Sofres, à la même date, donne toutefois Sarkorzy toujours légèrement devant.
(2) Sondage Ifop/itélé du 27 juillet.
(3) Sa cote de popularité avant les régionales était supérieure à celle de N. Sarkozy, 40% contre 30%, mais les intentions de vote aux primaires lui étaient toujours largement défavorables : 8% contre 37% pour Sarkozy et Juppé (sondage Opinion Way/ LCI du 27 octobre).

Correspondance Polémia – 22/12/2015

Image : Les Ténors