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En France, les européistes ont perdu la foi

En France, les européistes ont perdu la foi

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« L’idée européenne semble appartenir à un passé démodé. Elle a été portée par un contexte historique. »

♦ Ils accusent un euro qui « massacre » l’économie, des directives « meurtrières » pour l’emploi et une bureaucratie délétère pour nos entreprises. « Ils », ce sont les eurosceptiques, dont le discours à l’encontre de Bruxelles, simple et percutant, convainc de plus en plus une France qui semble avoir perdu la foi en l’Europe.


Face à eux, les européistes de gauche comme de droite n’ont plus rien à vendre. Les plus téméraires rentrent dans une démonstration complexe, périlleuse ou nostalgique des atouts de l’Europe. Les autres jouent sur la défensive, promettant une Union qui corrigerait ses défauts. Une « autre Europe ».

« On n’assume plus. François Hollande est vaseux sur le sujet, Alain Lamassoure est diabolisé », constate Jean-Louis Bourlanges, ancien député européen centriste, évoquant les critiques d’Henri Guaino, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, à l’encontre du discours fédéraliste de M. Lamassoure, tête de liste de l’UMP en Ile-de-France pour les élections européennes du 25 mai.

« Bouc Emissaire »

Le désamour de l’Europe n’est pas une exception française. L’explication souvent brandie tient en une équation faite d’envolée du chômage, de chute du produit intérieur brut (PIB) et de hausse des impôts. En un mot, la crise. « On a besoin de bouc émissaire. Il y eut d’abord Nicolas Sarkozy, puis l’Allemagne, maintenant c’est l’Europe », pointe M. Bourlanges.

« La crise ? Ce serait trop simple », balaie Joachim Bitterlich, ancien conseiller du chancelier allemand Helmut Kohl et membre de la Fondation Robert-Schuman. Les difficultés économiques du pays n’ont fait qu’exacerber un malaise plus ancien. Le divorce des Français avec le projet européen serait même antérieur au « non » du traité constitutionnel de 2005.

A l’origine, un malentendu. Les Français ont pensé que l’Europe serait la France en grand. L’élargissement de 2004, en faisant entrer dans l’UE la Pologne et ses voisins, a rompu avec cette idée. L’Europe est devenue un ensemble qu’on ne comprend plus et que l’on connaît mal. « La France n’est tout de même pas seulement un vingt-huitième d’Europe, mais les Français ont du mal à se trouver des points communs avec les Maltais ou les Estoniens », atteste un diplomate.

Le fonctionnement des institutions européennes leur semble obscur. L’Eurobaromètre de 2012 révélait que plus de 60 % des Français ignoraient qu’ils élisaient les eurodéputés au suffrage universel et méconnaissaient le rôle de la Commission. Fondée sur le consensus et le partage du pouvoir entre les chefs d’Etat, le Parlement et la Commission, la mécanique européenne s’éloigne de la vision française. Pas de chef d’Etat clairement identifié, ni de réelle alternance gauche-droite pour rythmer les mandats.

Les élections de 2014, en désignant pour la première fois une figure – Martin Schulz pour la gauche européenne et Jean-Claude Juncker pour la droite – censée prendre la tête de Commission à l’issue du scrutin, doit remédier en partie à ce manque d’incarnation. Mais cet habillage ne réglera pas tout.

Mal à l’aise dans la mondialisation, la France n’a pas su trouver sa place dans l’Union. Le bimoteur qu’elle formait avec l’Allemagne pour faire avancer le projet s’est déséquilibré. Quand Berlin, après la réunification, s’est attelé à réformer son économie, Paris se laissait distancer. Aujourd’hui, la voix de l’Allemagne pèse dans l’Europe, celle de la France moins.

Victimisation

Que François Hollande se soit, lors de sa campagne présidentielle de 2012, posé sans succès en défenseur de l’Europe du Sud opprimée face à Berlin et à l’austérité est symptomatique de ce mal-être. Bien qu’au cœur de l’Europe, la France se ressent comme un pays de la périphérie. « On donne le sentiment d’être ballotté, d’être victime de l’Europe », insiste le diplomate.

Cette victimisation est en partie feinte. Il n’existe nulle décision européenne à laquelle la France n’ait pas souscrit. Mais face à la crise ou face aux crises, la France a toujours ce réflexe de « l’économie dirigée, de dire l’Etat, l’Etat, l’Etat, pointe M. Bitterlich, on présente l’Europe comme une ennemie qui essaie de nous contrôler, de nous imposer des choses. Il suffirait d’un peu de courage ! » Pour les intellectuels comme lui, plus d’Europe nous éviterait d’être dans un entre-deux. Déléguer plus clairement les pouvoirs à l’UE compenserait le malaise de l’identité française par la construction d’une identité européenne.

Mais ce projet n’est plus porté par les hommes politiques. Daniel Cohn-Bendit chez les Verts, qui fut un des plus europhiles des eurodéputés, part à la retraite. Dans les autres grands partis, nombre des candidats du 25 mai seront des seconds couteaux et rarement des européens convaincus. Selon les experts, le dernier des grands européistes assumés reste François Mitterrand, dont le mandat s’est achevé en 1995. Depuis, quelques avancées, certes, mais rien de très concret.

L’idée européenne semble appartenir à un passé démodé. Elle a été portée par un contexte historique – la volonté de sanctuariser la paix après la deuxième guerre mondiale  et économique – les « trente glorieuses ». Depuis la fin de la guerre froide, le besoin d’Europe ne semble plus évident, et la fin de l’âge d’or économique rend ses bienfaits discutables.

« Il y a une cybernétique naturelle », commente l’historien Jean-Noël Jeanneney. Après cette période, le projet européen n’a pas su se rendre accessible aux populations. « Il est resté celui des élites », dit-il. Et l’historien de conclure : « Dans une démocratie, il faut une lisibilité. Les élites se sont détachées des citoyens, elles n’arrivent plus à persuader. Il faut pouvoir mettre un nom sur l’Europe et la rendre explicite. » Il reste vingt-cinq jours aux candidats pour y parvenir.

Claire Gatinois
29/04/2014

Source : Le Monde.fr
http://www.lemonde.fr/europeennes-2014/article/2014/04/29/en-france-les-europeistes-ont-perdu-la-foi_4408951_4350146.html

Correspondance Polémia – 5/05/2014

Image :Des militants écologistes déploient un drapeau européen devant la cathédrale de Strasbourg, le 16 avril. | AFP/PATRICK HERTZOG