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Dorine, Elmire et Baupin

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Par Julius Muzart, essayiste ♦ On s’est déjà bien assez appesanti sur les circonstances. Elles relèvent du fait divers, du moins tant qu’on les considère comme l’expression des débordements personnels de Monsieur Baupin.


Malheureusement, s’en tenir à la prose de tabloïd, ça ne suffit pas :

–  Parce que Monsieur Baupin est un homme public ayant occupé des responsabilités significatives ;
–  Parce que Monsieur Baupin fait partie d’une mouvance politique qui a pris l’habitude de faire des questions « éthiques » son fonds de commerce ;
–  Parce que, comme cela devient une habitude en pareille circonstance, les journalistes feignent de découvrir que « tout le monde était au courant » ;
–  Parce que, surtout, on assiste à la multiplication, à la banalisation, des « affaires » de ce type. Et aujourd’hui, si l’on en vient à parler « d’affaires », quand ce ne sont pas des débordements eux-mêmes qu’il s’agit, c’est de leur apparition sur la scène publique. Eh ! « Le scandale du monde est ce qui fait l’offense/ Et ce n’est pas pécher que pécher en silence. »

Les comportements qui deviennent « affaires » n’accèdent à ce statut que malgré l’omerta soigneusement préservée autour des politiques. Et ceux qui fréquentent à titre professionnel les politiques le savent : pour qu’une affaire sorte, « il en faut ». Qui d’entre nous n’a entendu maintes fois, à la croisée des couloirs, de « chers amis » déplorer à propos d’un des leurs « jusqu’à ce qu’il fasse la bêtise de trop ».

Ce qui nous amène, encore une fois, aux remarques désormais ressassées à propos de la caste politique.

La première, c’est qu’une véritable mutation génétique frappe les politiques après un certain temps d’exercice. Le double langage, l’usage quasi exclusif de la novlangue s’imposent bien vite à eux comme une seconde nature.

Le matin, à la tribune des assemblées (nationale ou le conseil de Paris), on les entend (et on les voit, car ils se savent en scène) toiser Dorine, lui tendre du bout des doigts un vaste mouchoir et lui enjoindre de « cacher ce sein que je ne saurais voir ».

A midi, pendant le déjeuner pris aux frais du contribuable, et l’après-midi, dans leur bureau, loin des regards, ils pressent Elmire de leur lourde assiduité :

Que fait là votre main?
Je tâte votre habit, l’étoffe en est moelleuse !

Et un peu plus tard :

Le ciel défend, de vrai, certains contentements
Mais il est, avec lui, des accommodements !

En avons-nous entendu de ces leçons de morale, sur tout sujet à portée de main, délivrés, assenés par la gauche en général et les écolos en tout particulier. Tout y est passé : la probité publique, la transparence des marchés, les logements sociaux, l’esclavage, la parité, l’empreinte carbone, la colonisation, les discriminations, le racisme.

Visiblement c’est leur délice de se gargariser, de nous tympaniser, de nous culpabiliser.

Leur « éthique » (le mot qu’emploient ceux qui méprisent la morale), ils en répandent partout, dans leurs journaux, sur leurs affiches, dans les pubs à 100.000 euros pièce qu’ils déploient à la télévision aux frais du contribuable, et aussi dans les lois et règlements innombrables qui se déversent en torrents de leur plume fébrile, en une indigeste et inapplicable logorrhée.

Ils froncent les sourcils, ils nous jugent, ils nous grondent.

Et puis, satisfaits, béats du devoir accompli, ils retournent à leur soupe.

Et un jour, la réalité les rattrape. Et les Saint-Just, les Calvin se révèlent pour ce qu’ils sont : qui un fraudeur du fisc, qui un évadeur de capitaux, qui un harceleur sexuel. Ici, un abus de biens sociaux, là un délit de favoritisme, ailleurs un emploi fictif (soit dit en passant, la gauche qui a tant et si bruyamment vilipendé la droite pour avoir usé de l’emploi fictif a depuis fait bien mieux, ou bien pire, et « tout le monde le sait », sauf les juges).

Des noms ? Inutile, tout le monde les a en tête. Et c’est cela qui est tragique : la liste est devenue banale. On pourrait en faire un de ces jeux qui font florès sur les plages : « Relier l’élu à son délit » – abus de biens sociaux avec untel, harcèlement sexuel avec un tel, évasion fiscale avec une telle, sous-évaluation de patrimoine avec telle autre. Tous et toutes, par ailleurs, parangons de vertu. « Au demeurant, le meilleur fils du monde », aurait dit Clément Marot.

Et le citoyen, blasé, de se dire in petto : « Et encore, cela, c’est ce qu’on connaît ! »

Pourrait-on imaginer expression plus éclatante du divorce consommé entre le peuple et ceux qui le dirigent ?

Parce que le peuple, lui, il a compris, intégré, digéré cet état de fait. Il a acquis l’intime conviction que, non, décidément, la loi n’est pas la même pour tous ; que l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme était réduite au rang d’évocation historique.

il est vrai que, grâce aux efforts des ministres de l’Education, qui sait encore qu’il y a eu une Déclaration des droits de l’homme en 1789 ?

Aujourd’hui, la loi, comme le dieu Janus, présente deux visages :

  • le premier regarde, l’oeil sévère et tatillon, ceux que l’on gouverne, ceux à qui on impose, ceux que l’on rééduque, ceux à qui on « fait croire », que l’on chapitre vertement, que l’on réglemente jusqu’à la nausée ;
  • de l’autre – et c’est là que se trouve l’explication de l’attitude décomplexée de Tartuffe lorsqu’il plaque Elmire à la cloison – l’autre face de Janus, c’est celle qui regarde avec bonhomie, avec un sourire de mère poule ceux à qui tout est permis.

Oh, certes, la caste n’est pas née d’hier.

Ce qui a changé depuis une trentaine d’années, c’est qu’elle est devenue si sûre d’elle-même qu’elle ne se cache même plus ; et que chaque année qui passe semble renforcer ses membres dans leur cynisme et leurs convictions.

Pour eux cela semble évident : non seulement l’impunité leur est acquise, mais elle leur est due.

Partout où ils arrivent, c’est précédés de leurs préjugés, accompagnés de leur appétit et de leur morgue, et suivis de leurs « petits ».

« Tout permis » c’est leur intime conviction, leur devise non dite, leur credo.

Leurs désirs sont des ordres légitimes, leurs lubies ont le pas sur toute règle de droit (le « droit » étant devenu, dans leur esprit, une catégorie honnie, invention perverse des fonctionnaires pour les empêcher de faire ce qu’ils veulent).

Ils sont persuadés d’avoir, de droit naturel, table ouverte à la cantine de « République and co. », qu’ils peuvent user des agents publics regardés comme un troupeau de serfs, pour s’essuyer les pieds, pour passer leurs nerfs, qu’ils peuvent les injurier, les harceler, les menacer des pires enfers s’ils objectent lorsqu’ils leur ordonnent de commettre des illégalités (mais sans laisser de traces, pour pouvoir leur faire porter leurs propres erreurs devant le juge).

Et, en bout de course, les harceler moralement. Et sexuellement, aboutissement logique de ce qui s’est installé comme une culture du mépris et de l’outrecuidance.

Montesquieu : « Le ressort de la République, c’est la vertu ».

Réponse de ces politiques-là  : « Mais, c’est qui, ça ? C’était quand, ça ? C’est d’un ringard ! »

Julius Muzart
21/05/2016

Correspondance Polémia – 26/05/2016

Image : Illustration d’une agression sexuelle au travail – MARJA AIRIO/LEHTIKUVA OY/SIPA

 

Julius Muzart

Julius Muzart, ENA ; DES de Droit public. Ancien haut fonctionnaire (ER), enseignant en droit public. Essayiste, auteur des ouvrages « Le quatrième complice (ou : je vous mets en examen parce que je ne comprends pas…) », « Associations, subventions, compromissions », « Chroniques de la principauté de Grande Gabegie ». Contributeur régulier de Polemia.

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