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Conjecture sur le Brexit : la Gentry contre l’oligarchie mondialisée

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Frédéric Villaret, écrivain, essayiste

♦ Quelles sont les motivations à l’origine de la victoire du Brexit ? Dans l’article qui suit, Frédéric Villaret tente « d’identifier les forces agissantes et leurs desseins » et il le fait, comme toujours, à sa façon, c’est-à-dire d’une façon particulièrement originale et rationnelle, toujours au dessus des pâquerettes.

Pour lui, les forces agissantes se déploient sur une organisation bivalente, « d’un côté, le Palais de Buckingham, de l’autre, la City ».
Polémia.


Le Brexit l’a emporté. Les commentaires sont nombreux. Quelles sont les motivations à l’origine de cet événement ? Bien évidemment, seules des conjectures sont envisageables. Le peuple ne connaît pas le jeu des puissants. En outre, ces derniers font tout pour le masquer. Tenter d’identifier les forces agissantes et leurs desseins n’en est que plus motivant.

L’idée développée par cette contribution est que nous assistons à la lutte mortelle entre une société anglaise traditionnelle, fruit d’une histoire millénaire, et la volonté de groupes sociaux émergents renforcés à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. D’un côté, le Palais de Buckingham, de l’autre, la City : une opposition entre le capital foncier et le capital financier, avec, au cœur, une spécificité britannique : la concentration de la propriété foncière aux mains d’une classe sociale aux effectifs maigres, et malmenée depuis 1945. Cette propriété foncière est l’objet de toutes les convoitises. Or, l’Union européenne (UE) et ses principes organiques imposés par les USA menacent cette classe dirigeante. Contrairement à la doxa, la Grande-Bretagne n’est pas un porte-avions US, mais plutôt une base imposée contre la volonté de sa classe dirigeante historique. Une sorte d’Okinawa européenne. Jusqu’à présent, cette classe dirigeante britannique historique a su résister. Aujourd’hui, la menace se faisant plus forte, elle veut rompre les amarres et prend le risque d’un conflit frontal.

The Gentry

En Grande-Bretagne, tous les symptômes de la mondialisation cosmopolite sont réunis : immigration, délocalisation, changement de population, financiarisation, etc. Mais alors que la France ou l’Allemagne ont une classe dirigeante dévouée aux intérêts mondialistes, le Royaume-Uni a encore sa classe dirigeante historique – the Gentry – installée dans une indépendance financière que lui confère sa rente foncière. C’est ça désormais que veulent détruire les mondialistes. C’est pour cela que l’UE, ne masquant plus sa nature, est vue outre-Manche comme le porte-avions US.

Au Royaume-Uni, la propriété foncière est aux mains de peu de gens. Dans les années 1870, seules 7.500 familles détenaient les 4/5 des Iles britanniques (1). Ces familles vivent de la rente foncière qu’elles surent conserver au cours des siècles. Aujourd’hui, il en est ainsi. Quiconque prospère sur leurs terres doit payer tribut. La reine d’Angleterre est un des propriétaires les plus importants. Mais hormis ce que publie le Crown Estate gérant le domaine de la Couronne, savoir qui possède quoi est un des secrets les mieux gardés au monde.

Hier, l’agriculture a généré cette rente. Cette aristocratie est à l’origine de la révolution agricole du XVIIIe siècle : le temps des « enclosures ». Puis le charbon que contenait son sol a permis la révolution industrielle et donc la nouvelle rente qui lui est associée. La croissance urbaine de la seconde moitié du XXe siècle a ensuite pris le relais pour garantir ses revenus. Au Royaume-Uni, le propriétaire d’un bien immobilier paye un loyer à un propriétaire foncier dans le cadre d’un bail emphytéotique. Ces propriétés foncières ont permis, par exemple, la création des Lloyd’s de Londres en 1688, les terrains venant en garantie de la solvabilité des opérations d’assurances réalisées par cette institution. Etc. Aujourd’hui, l’exploitation du gaz de schiste est au centre de toutes les convoitises.

Cette classe sociale est issue de la conquête franco-normande de 1066. Guillaume et ses successeurs n’eurent de cesse de donner des terres prises aux vaincus pour récompenser leurs vassaux et conforter leur domination sociale. La Guerre de Cent Ans dont émergeront les nations française et britannique fut un temps fort de luttes pour acquérir des territoires au détriment du voisin. La rivalité franco-anglaise en sera le prolongement. La montée en puissance de l’ex-Saint Empire romain germanique transformé en Reich allemand réconciliera les frères ennemis. Mais un autre front est ouvert avec l’émergence des bourgeoisies urbaines partout en Europe. Une partie des populations britanniques, celtique ou anglo-saxonne, prospérant dans l’industrie, le commerce ou la finance est partie en Amérique. Elle structure une bourgeoisie capitaliste US exonérée de la tutelle d’une aristocratie foncière. Les Britanniques ayant organisé un équilibre entre ces groupes sociaux à l’issue de la Glorieuse Révolution de 1688 vécurent dans une relative stabilité sociale depuis. David Ricardo (1772-1823), un Britannique juif d’origine portugaise, agent de change converti au christianisme, est un des auteurs ayant le mieux analysé cela. Mais, en 1945, le triomphe de ce capitalisme financier remet tout en question.

Washington, capitale de l’Europe de l’Ouest

En 1945, les USA, c’est 50% du PIB mondial : une armée ultra-opérationnelle ayant subi des pertes modérées, 80.000 avions d’armes en service, une centaine de porte-avions ; une capacité industrielle à son paroxysme: un cargo Liberty Ship est mis à l’eau tous les 3 jours, un bombardier B-24 Liberator est construit toutes les heures, etc. Les soldats US ont les pieds dans l’Elbe ; en face, l’armée soviétique : elle a pris Berlin. En Asie, elle a balayé l’Armée impériale japonaise en quelques jours. Ses soldats ont porté les limites de l’empire russe comme jamais auparavant. Ses chars T34 dominent les plaines d’Europe centrale et sont face aux côtes du Japon.

L’Europe est coupée en deux : une tête est à Washington, l’autre à Moscou. Mais cette dernière n’est pas dans le même état que la première. Entre les deux, Londres est à l’agonie. Alors que le territoire britannique est saturé de soldats yankees, l’intelligence stratégique de son aristocratie foncière est intacte. Conséquence : alors que l’Italie cesse d’être un royaume en 1946, le Royaume-uni le reste ; ses dirigeants s’affairent pour résister aux sapes US. Ainsi, le territoire français était condamné à subir un plan Morgenthau pour le découper. Winston Churchill fit tout pour soutenir son intégrité. Charles De Gaulle en fut la pierre angulaire. Pour des Britanniques aux abois, face aux Russes et aux Américains, il valait mieux être deux que tout seul.

Un phénoménal jeu de Go commence alors. Les USA dominent l’ouest du continent et imposent leur volonté à travers des organisations internationales. Le plan Marshall injecte les capitaux dont manque l’Europe. L’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) en est son prolongement contemporain. D’autres organismes internationaux sont créés. En 1953 naît la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), ancêtre de l’Union européenne, objet du Brexit. Deux personnalités françaises en seront les maîtres d’œuvre : Jean Monnet et Robert Schuman. Le premier est un quasi-Franco-Américain, le second un quasi-Franco-Allemand (pardon pour le raccourci). Leur association crée le lien entre Washington et l’Allemagne via la France. La CECA réunira la France, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Grand-Duché de Luxembourg. Son siège fut à Luxembourg. Pour l’anecdote, la sculpture ornant son hall d’entrée à l’époque est maintenant dans une maison du Vexin dans le Val d’Oise : c’est un disque en acier brossé de 1,30m de diamètre soutenant une représentation cartographique en bronze des six pays ; il manque les Iles ; elles ont été perdues dans les différents déménagements.

Londres et Moscou vs Washington

Le Royaume-uni et la Russie soviétique se méfient de la politique américaine – Staline refuse le Plan Marshall pour l’Est – et, l’anticipant, s’associent pour créer une autre organisation internationale ouverte à tous les pays européens : le Conseil de l’Europe. Aujourd’hui, 47 pays y sont associés, soit beaucoup plus que les 28 de l’Union européenne. On y trouve la Suisse et la Russie ; pourtant, l’une proclame sa neutralité et l’autre est l’ennemi déclaré des Atlantistes ; mais son influence est limitée ; la Guerre froide va la cantonner dans un rôle purement fictif. Les Anglais n’ont alors d’autre issue que de rejoindre cette institution US qu’est la Communauté économique européenne (CEE) dérivée de la CECA. Cela se fera seulement en 1973. En 2016, leur présence est à nouveau interrogée.

Ces événements ne sont cependant que les manifestations de lutte à mort entre des groupes dominants, les uns cherchant à accroître leur pouvoir, les autres à le conserver. Qui est derrière tous ces mouvements aujourd’hui ? La doxa oppose une campagne attachée à son identité historique, à Londres ayant sombré dans le mondialisme le plus achevé. Son maire est désormais un immigré musulman. N’est-ce pas plutôt une lutte opposant le capital foncier d’un côté, le capital financier de l’autre, le Palais de Buckingham versus la City ?

Cela fait beaucoup d’ennemis face aux quelques milliers de propriétaires terriens britanniques. Schématiquement, au Royaume-Uni, des dizaines de millions de personnes physiques ou morales sont obligées de payer un loyer à quelques propriétaires fonciers vivant de cette rente. Comment un financier peut-il supporter cela ? Laisser une rente aux mains de quelques oisifs alors que cela pourrait servir à créer le Paradis sur terre et, au passage, augmenter ses revenus et son pouvoir ? Jusqu’à présent, ces oisifs ont su conserver leur situation et développé pour cela une intelligence politique sans nul équivalent dans le monde.

Leur place dans le jeu européen se comprend alors. Selon leurs intérêts, ils sauront instrumentaliser l’opinion publique – aujourd’hui l’identité britannique, voire anglaise – pour contrarier les plans d’un capital financier proposant une mondialisation heureuse comme horizon politique. Hier, cette aristocratie foncière a dû accepter d’entrer dans les Etats-Unis d’Europe (2), alias l’Union européenne. Mais aujourd’hui, cette Europe la menace directement. Qu’aurait-elle pu faire si une directive européenne avait fragilisé ses rentes ? Le plus sûr pour se mettre à l’abri est donc de rompre avec une UE aux ordres des USA.

The Gentry sur un siège éjectable

Agissant ainsi, la guerre est déclarée. L’aristocratie foncière britannique joue désormais sa survie.

Pour la City, couper la tête de cette aristocratie serait la manière la plus efficace pour étendre son pouvoir. Mais la reine Elisabeth II est adulée au Royaume-Uni. Elle est l’incarnation de Britania, donc intouchable chez les populations historiques. Il y a un risque de l’affronter bille en tête. De plus, elle est âgée. Attendre un peu devrait suffire.

Mais ses héritiers, eux, sont fragiles. Depuis qu’il est né, le Prince Charles survit sur une planche soigneusement savonnée. Accusé d’être tout à la fois imbécile, jouisseur, cocu, et tout ce qui permet de détruire son aura, tout a été fait pour le délégitimer de porter un jour la couronne. Ses fils subissent les mêmes avanies. Un bras tendu pour blaguer dans une soirée arrosée est la garantie d’être à la une de tous les médias le lendemain.

L’Angleterre vivra donc une crise majeure le jour où Elisabeth II décidera de voguer vers d’autres cieux. L’aristocratie foncière britannique le sait. Son ennemi le plus violent est installé chez elle depuis 1945. Mais elle a un allié potentiel de poids subissant les mêmes attaques pour les mêmes raisons : la Russie. Un axe Londres-Moscou est-il à envisager ? Ce ne serait pas la première fois qu’Anglais et Russes uniraient leurs efforts pour annihiler une menace issue du continent.

D’ici là… les jeux sont ouverts.

Frédéric Villaret
29/06/2016

Notes :

1/ « Grande-Bretagne, Grande propriété capitaliste et héritage féodal », Lutte de classe n°49, mars 2000 :
http://mensuel.lutte-ouvriere.org/documents/archives/la-revue-lutte-de-classe/serie-actuelle-1993/grande-bretagne-grande-propriete

2/ « A l’Ouest, rien de nouveau », Polémia, 16 janvier 2016 :
http://www.polemia.com/a-louest-rien-de-nouveau/

Correspondance Polémia – 4/07/2016

Image : Mr. and Mrs Andrews – 1748 – 49 – Les ancêtres de la Gentry actuelle