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Verdun Et Le Rap

Concert de rap aux cérémonies de Verdun : pourquoi cela choque

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Maxime Tandonnet, haut fonctionnaire et auteur français

♦ Maxime Tandonnet décrypte chaque semaine l’exercice de l’Etat pour FigaroVox.

Le rappeur Black M a été choisi pour chanter à la commémoration du centenaire de Verdun. Pour Maxime Tandonnet, désacraliser ainsi le souvenir de centaines de milliers de morts pour la France témoigne de la volonté des élites d’en finir avec notre Histoire.

 Le chanteur de rap Black M doit clôturer par un concert la cérémonie commémorative de la bataille de Verdun, le 29 mai 2016, qui réunira le président de la République et la chancelière Merkel. Pourquoi a-t-on raison d’être choqué?


Verdun est un nom sacré dans la mémoire de la France, de l’Allemagne, de l’Europe, l’emblème de l’une des plus grandes tragédies de l’histoire contemporaine. Il symbolise trois cents jours de souffrance épouvantable, 650.000 morts, dont 350.000 Français et 300.000 Allemands, des centaines de milliers de mutilés, de veuves, d’orphelins, de parents dont la vie a été détruite par la perte d’un ou de plusieurs fils, les souffrances indescriptibles d’une génération.

Michel Bernard, auteur de Visages de Verdun (Perrin) a exprimé le malheur qui a frappé tant de familles:

«Il y a eu tellement de tués, mutilés et prisonniers, à Verdun et ailleurs, qu’en France comme en Allemagne, pour compléter les effectifs, il fallut avancer l’appel de la classe à mobiliser. La République et l’Empire incorporaient les fils de ceux tombés en 1914. Beaucoup n’avaient pas dix-neuf ans, leurs joues étaient rondes et lisses sous le casque. Sans rien dire, ils montèrent aux créneaux du pays. Les femmes, lorsque le maire traversait la cour de la ferme, ne savaient pas pour qui, le fils ou le mari, leur cœur saisi allait se briser l’instant d’après.»

Verdun ne donne pas envie de rire, ni de danser, ni de s’enflammer sur un air de rap. La commémoration de Verdun n’est envisageable que dans le recueillement dû au calvaire de centaines de milliers de personnes qui ont sacrifié leur bonheur et leur vie à une conception de l’honneur et de la patrie. Un respect infini leur est dû, rien d’autre, et ce respect passe par le silence, la discrétion, et la dignité.

Peu importe que l’artiste invité à cette commémoration soit un chanteur de rap, de raï, de reggae, de rock, de hard rock, de variété française, de techno, de musique yéyé, bebop ou autre. C’est le principe même de l’amusement, du divertissement musical pour célébrer Verdun qui est blessant. S’il doit y avoir une musique, ce ne peut être que celle de la solennité et de l’émotion, la sonnerie aux morts qui fige et glace le sang à la pensée des disparus, de leur souffrance et de celle de leurs proches qui ne les reverront jamais.

On voit bien ce qu’il y derrière cette annonce. Le rap est la musique à la mode, celle qui plaît à beaucoup de jeunes. Donc, l’idée est de susciter une polémique, déjà bien lancée sur les réseaux sociaux, par laquelle le pouvoir politique en place apparaîtra comme jeune et moderne, à l’écoute de la jeunesse, contre les réactionnaires morbides et populistes qui ne manqueront pas de s’en offusquer. Quant aux paroles homophobes ou antifrançaises relevées dans les chansons de Black M, elles ne feront que rajouter à la provocation et au tollé recherché, espéré, attendu. Le bruit de la polémique a l’éternel avantage de couvrir tout le reste.

La mémoire de Verdun, qui fut pendant un siècle le symbole de l’unité nationale par-delà tous les clivages politiques et passions idéologiques, se voit ainsi instrumentalisée dans une opération de communication qui ne peut que diviser et déchirer toujours davantage une nation pourtant déjà fragilisée.

Le chanteur a cru bon de se justifier: «C’est la scène et c’est quelque chose que j’aime énormément […] Je les invite à venir me voir, qu’ils aiment ou pas ma musique, on va s’amuser». Mais, justement, la pensée de Verdun, la commémoration de cet atroce martyre des jeunesses et des peuples européens, ne se prêtent pas à la scène ni à l’amusement. Imagine-t-on un concert de rap pour clôturer d’autres cérémonies solennelles, comme la panthéonisation de Jean Moulin ou de Pierre Brossolette, la célébration du 11 novembre ou du 8 mai, la journée de la Déportation ou la commémoration de l’abolition de l’esclavage?

Non, alors, pourquoi Verdun? Ce nom est aujourd’hui un symbole complexe du patriotisme absolu, jusqu’au sacrifice ultime du bonheur et de la vie, du courage et de la volonté inflexibles – «ils ne passeront pas» –, de l’honneur, de l’unité des Français, de l’absurdité sanglante de la haine et, enfin, de la réconciliation entre deux peuples. Désacraliser ainsi Verdun est une manière d’achever ces grands principes que les élites dirigeantes françaises jugent désormais dépassés et incompatibles avec l’idéologie dominante, fondée sur le culte du libre-arbitre individuel, du narcissisme et de l’argent roi.

Maxime Tandonnet
11/05/2016

Source : FIGAROVOX/TRIBUNE

Note de la rédaction :
Maxime Tandonnet est l’auteur de nombreux ouvrages, dont Histoire des présidents de la République, Perrin, 2013. Son dernier livre Au coeur du Volcan, carnet de l’Élysée est paru en août 2014. Découvrez également ses chroniques sur son blog. (lire Verdun/Black M, suite! Et La muselière nationale)

Correspondance Polémia – 12/05/2016

Image : La relève !!!.