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Charlie, François, Manuel, Mohammed… et tous les autres !

Charlie, François, Manuel, Mohammed… et tous les autres !

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Didier Beauregard, essayiste…

♦ « Les hommes font l’histoire, mais ne savent pas l’histoire qu’ils font ». Cette stimulante pensée de Raymond Aron semble écrite pour les événements que nous vivons actuellement en France et en Europe.

L’affaire Charlie Hebdo est un empilement de malentendus, de trompe-l’œil et de contresens.

Tout événement majeur qui mobilise dans l’émotion des foules immenses est un concentré d’ambiguïtés dont les conséquences durables et visibles ne ressemblent jamais à ce que la grande masse des acteurs en espéraient, quand ce n’est pas tout simplement l’inverse. Dans la confusion des sentiments et des analyses qui agitent la scène publique, quelques interrogations et quelques constats permettent cependant d’esquisser des lignes directrices afin de mieux baliser l’événement.


Que disent les Français ?

Ces millions de Français venus défiler ce 11 janvier, pourquoi se sont-ils mobilisés ? Voulaient-ils simplement, selon les mots d’ordre officiels qui ont été martelés, défendre la tolérance et la laïcité, socle du « pacte républicain », ou exprimer également leur crainte du poids grandissant de l’islam dans la société française, et toutes les peurs qui l’accompagnent ? On se mobilise pour, éventuellement, mais on se mobilise d’abord contre : à qui, dans son for intérieur, cette multitude voulait-elle envoyer un clair message de refus et de rejet ?

Le mantra politiquement correct du « Pas d’amalgame » a enterré le débat, sans pour autant tuer le sujet. La question reste posée : quel est le lien ontologique entre la violence de l’idéologie djihadiste et les textes fondateurs ? Tous les musulmans, tant s’en faut, ne sont pas des djihadistes, mais tous les djihadistes se réclament d’un islam pur et doctrinaire.

Ce débat est capital et il déchire le monde musulman, où l’impasse de la violence et du radicalisme pousse de plus en plus d’esprits à réclamer une relecture des écrits fondateurs. Après les attentats terroristes du 7 janvier, une pétition des « musulmans laïcs », lancée sur Internet et largement relayée, en appelle « à une révolution dans l’islam ».

Plus frappant encore, le général El-Sisi, chef de l’Etat égyptien, a officiellement demandé un réexamen des textes postérieurs au Coran (les hadiths et la sunna), lors de son discours de Nouvel An, à l’Université Al-Azhar, au Caire : un événement majeur, sans nul doute.

L’Europe, en théorie espace de liberté et de controverses, devrait accompagner ce débat historique capital plutôt que de le nier. Est-ce vraiment à la caste politique et médiatique de fixer les limites d’un non-débat d’avance imposé ?

En conséquence, ces millions de Français descendus dans la rue, sont-ils venus faire bloc derrière un gouvernement en perdition qui se fait, opportunément, le défenseur intransigeant des valeurs démocratiques et laïques, ou lancent-ils également, et peut-être prioritairement, un avertissement à leurs dirigeants pour leur signifier que la faiblesse et la complaisance ne sont plus acceptables ?

La réponse à cette question engage notre avenir, alors que le pouvoir en place, fort d’un élan d’union nationale qui le porte, escamote sciemment la question de la place et la nature de l’islam dans la société française. La guerre contre l’islamisme radical est certes évoquée, mais avec une mesure et une retenue qui doivent être mises au regard du torrent de dénonciations vagues du « terrorisme, de l’intolérance et du racisme » qui submerge nos écrans. Peut-on mener une guerre, ce que prétend faire Paris, sans désigner absolument l’ennemi à combattre ?

L’islam et la gauche : l’inexorable rupture.

Ce détournement perceptible des attentes des Français, de beaucoup d’entre eux certainement, se double d’un autre malentendu : celui entre les musulmans et le pouvoir socialiste, alors que ce dernier se veut, et se dit, l’infatigable pourfendeur de l’islamophobie qu’il enrôle sous la bannière de sa lutte contre « tous les fanatismes ».

Rien ne sert de tergiverser, le flot ininterrompu des belles paroles sur le thème de la diversité et de la fraternité ne peut masquer les ruptures fondamentales qui travaillent notre société. La gauche, qui s’affiche comme la représentante exemplaire des populations issues de l’émigration, est prise dans une logique de confrontation qui la dépasse. Pour elle, les signaux d’alerte se multiplient : les caricatures du Prophète, le mariage homosexuel, la théorie du genre à l’école, l’affaire Dieudonné, la crise de Gaza, le lyrisme creux de la laïcité sont autant d’éléments qui révèlent des fossés de plus en plus profonds.

Une page inexorablement se tourne : celle de « Touche pas à mon pote », des grandes messes « antiracistes » et du discours compassionnel qui, combiné à un clientélisme social très actif au niveau local, a permis à la gauche, depuis trois décennies, de capter les voix issues de l’émigration.

Nouveau monde contre ancien monde.

Le pouvoir socialiste se trouve pris dans une contradiction difficilement gérable. Le discours sociétal qui fait son succès auprès d’une partie de la classe moyenne et supérieure de souche européenne est de plus en plus perçu comme une agression insupportable par les populations musulmanes.

Le fameux slogan « Je suis Charlie » est un contresens fatal vis-à-vis de la jeunesse des banlieues qui rejette absolument ce que représente cette culture libertaire, obscène et athée qu’elle condamne et méprise totalement et à laquelle elle tend à assimiler les Occidentaux d’aujourd’hui. Ce n’est pas le moindre des paradoxes d’un terrorisme fou que d’avoir redonné un coup de jeune à un des derniers carrés fatigués de la génération soixante-huit finissante.

Une génération Charlie Hebdo, amère ironie du destin, mise à mort (« On a tué Charlie Hebdo ! ») par des jeunes issus de cette « diversité des banlieues » que la culture « Charlie » a tant magnifiée en contrepoint de la France « moisie » des « beaufs » à gros bide, marcel et front bas qu’elle a tant vomie.

Cette jeunesse multicolore des banlieues, et des centres villes aussi refuse obstinément et sourdement de se dire « Charlie » et son processus d’identification va plus aux tueurs qui, d’apparence, lui ressemblent qu’aux « babtous » qui insultent Dieu : le nouveau monde de la diversité pieuse contre le vieux monde des Blancs impies, en quelque sorte !

La réponse du gouvernement français, qui s’engage dans une surenchère pédagogique sur la laïcité et les valeurs républicaines, n’est qu’un voile pudique jeté sur une réalité explosive sur laquelle il n’a plus de prise – ou, plus trivialement, un tour de vis supplémentaire sur le couvercle de la marmite pour occulter ce réel qui fait peur et que des millions de Français, de toutes origines, vivent dans leur quotidien. Les vécus et les discours de la rue sont à des milliers de lieues des vulgates institutionnelles.

L’information officielle, même très contrôlée, n’a pu totalement occulter, dans l’analyse du parcours des terroristes, les liens de proximité entre l’univers de la délinquance, celui du rap (un certain rap, en tous les cas) et ceux des prisons et du djihadisme, sur fond de justice pénale molle et défaillante.

Ce méchant contrepied du réel face au fantasme d’un universalisme fusionnel est une nouvelle ruse de l’Histoire (avec un grand H) qui se joue des mensonges et des illusions de ceux qui la courtisent trop grossièrement.

Didier Beauregard
26/01/2015

Correspondance Polémia – 30/01/2015

Image : Rue de la Roquette (XIe arrondissement), ce 11 janvier 2015, à proximité du parcours officiel de la marche républicaine. (Pourquoi ?)