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C’est classe !

«Comment sommes-nous devenus si cons» de Alain Bentolila /… par Véronique Soulé

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Un correspondant, que nous remercions, nous fait suivre un article de Véronique Soulé en charge de la rubrique Education à « Libération ».

«Bentolila, Brighelli, Onfray : tout fout le camp».

♦ A toutes fins utiles, un article de Libération qui visiblement digère mal ceux qui remettent en cause  la  «refondation» de l’école, pire… approuvent à 95 % le programme du FN…
(Hyman Rickover)


Qu’y a-t-il de commun entre Alain Bentolila (linguiste), Jean-Paul Brighelli (professeur) et Michel Onfray (philosophe) ? Réponse : ils trouvent que l’école française n’est plus ce qu’elle était, qu’au lieu d’apprendre à lire et à écrire, elle enseigne des choses ridicules aux élèves – du type «théorie du genre» – et que tout ça est dû à Mai 1968. Pour ceux qui n’ont déjà pas le moral, mieux vaut s’abstenir. Pour ceux qui chercheraient un débat d’idées, idem.

Comment sommes-nous devenus si cons ? Le cri de colère d'Alain Bentolila

Comment sommes-nous devenus si cons ?
Le cri de colère d’Alain Bentolila

Comment sommes-nous devenus si cons ? se demande Alain Bentolila à la une de son ouvrage, question qu’il semble s’appliquer à lui-même. En dessous, un bandeau nous précise que le linguiste pousse un cri de colère – peut-être pour justifier la vulgarité de son titre.

Apparemment, tout est parti d’une conversation avec sa fille qui aurait pas mal secoué Alain Bentolila – c’est le début de l’ouvrage. Bentolila fille, donc, regarde la télé, ce qui agace passablement son père. Passe un petit film sur les cigarettes. Il décide de faire un test et de lui demander ce qu’elle en a retenu. C’est une pub pour vanter la cigarette, répond-elle. Horreur ! C’est tout le contraire: le film vise à décourager de fumer ! Mais Bentolila fille n’a pas capté le message – la preuve que la télé rend con…

La suite – 185 pages au total, des lignes espacées avec pas mal de blanc – est résumable : les jeunes – et nous tous par extension – sommes devenus cons. Abrutis par les écrans, vautrés devant les émissions de télé réalité, pas aidés par l’école qui ne fait plus son boulot, nos jeunes ne savent plus réfléchir, détestent lire, ont du mal à mémoriser…

Pour illustrer, avant de passer au livre suivant, on peut citer un extrait du passage intitulé Internet et la mémoire fout le camp : «Demandez à quelques adolescents de répondre à la question suivante en cherchant sur Internet: “comment expliquer que lorsqu’on lâche une pierre, elle tombe ?”. Au bout d’une demi-heure, demandez à chacun de proposer une explication. (…) Aucun ne sera capable de donner l’embryon d’une explication cohérente. Certains citeront peut-être le nom de quelques sites sur l’archéologie ou… sur les accidents de montagne. […] Pourquoi ? Parce qu’ils ne voient pas la nécessité de mettre dans leur tête ce qui est déjà dans la machine».

Les titres de chapitres et de sous-chapitres renvoient ainsi l’image angoissante d’un monde en pleine déliquescence, où tous les repères sautent : «L’illusion pédagogo : l’élève constructeur du savoir ! », «Sans labeur, pas de plaisir !», «Le numérique, la grande illusion éducative», «Lorsque la légitimité du maître est en cause», «L’imposture de la discrimination positive», « Aussitôt appris, appuyer sur Delete»…

Avec Tableau noir, Jean-Paul Brighelli poursuit dans la sinistrose. Mais à la différence de Bentolila, il essaie de faire drôle et percutant – style pamphlet en

Le tableau noir La suite de La fabrique du crétin de Jean-Paul Brighelli

Le tableau noir
La suite de La fabrique du crétin
de Jean-Paul Brighelli

somme. Pour cela, il lâche des formules qui se veulent à la fois profondes et savoureuses. Exemple : «La sortie scolaire systématique est à la pédagogie ce qu’un certain hamburger est à la gastronomie : une récession dans l’infantile».

Pas mécontent de lui, le professeur de lettres qui exerce en prépas au lycée Thiers de Marseille, cite volontiers ses précédents ouvrages. Et pour cause. Depuis La fabrique du crétin, il répète à peu près toujours la même chose. En substance : avec leurs fumeuses sciences de l’éducation, leur volonté de mettre l’élève au centre et leur méthode globale pour apprendre à lire, les «pédagos» sont responsables d’à peu près tout – du déclin de notre école, du grippage de l’ascenseur social, de la perte d’attractivité du métier, etc. En plus, comme ils ont infiltré le ministère et plusieurs partis, d’après J.P Brighelli, le cauchemar risque de durer.

Dans Tableau noir, il règle surtout son compte à l’ex-ministre de l’Education Vincent Peillon, coupable de s’en être pris aux profs de prépas et d‘avoir voulu, pour les anéantir, opposer les enseignants entre eux. Officiellement, il s’agissait seulement de revoir leurs systèmes de rémunérations – salaires, primes et heures sups –, afin de dégager des marges pour financer des heures de décharge allouées aux enseignants en Zep.

En réalité, selon Brighelli, le ministre poursuivait en sous-main un tout autre dessein: «éradiquer enfin l’excellence». «Geneviève Fioraso et Vincent Peillon, écrit-il, ont décidé d’en finir avec les grandes écoles, cette exception française qui nous permet, bon an mal an, de dégager les élites qui font encore fonctionner notre vieux pays. Elitisme est un gros mot, désormais, comme chacun sait. La République des égaux n’a pas besoin de savants ! On a déjà entendu ça, à d’autres périodes plus sinistres»…

Si tout va à vau-l’eau, que faire pour reconstruire notre école ? Commentant à la fin du livre les programmes des partis sur l’éducation, Jean-Paul Brighelli explique qu’il est d’accord avec «la quasi-totalité» des propositions du Front national – retour à la méthode syllabique, à l’étude chronologique de l’Histoire de France, fin du «pédagogisme», tolérance zéro pour la discipline… «Le désespoir me prend parfois, après toutes ces années de combat stérile, conclut-il, et l’envie de me tourner vers le diable, si le diable me permet de sauver l’école». Au moins, ça a le mérite d’être clair.

La passion de la méchanceté Sur un prétendu divin marquis de Michel Onfray

La passion de la méchanceté
Sur un prétendu divin marquis
de Michel Onfray

Enfin quelques mots sur Michel Onfray. En pleine promo de son livre La Passion de la méchanceté, il a fait une sortie finkielkrautienne sur France Inter. Au lieu de leur apprendre à lire et à écrire, a-t-il déclaré, «on apprend aux élèves à trier les ordures et la théorie du genre». On lui doit aussi ce matin-là : «Aujourd’hui ce sont les professeurs qui ont peur des élèves», «on n’arrive plus à noter car les notes sont fascistes»…  Devant la finesse du propos, on reste sans voix.

Michel Onfray signe aussi un article, plus apaisé, sur le sujet dans le dernier numéro de l’hebdo, le Un. Le philosophe y parle de son enfance. Fils d’un ouvrier agricole et d’une femme de ménage, placé dans un orphelinat tenu par des pères salésiens, il raconte qu’il a eu «la chance d’apprendre à lire avec la méthode syllabique». Avant de connaître les méfaits du laxisme insufflé par mai 1968. Et à partir de là, tout a foutu le camp.

«L’apprentissage exige des vertus perdues: la modestie, la patience, la constance, la persévérance. Notre célèbre époque l’inverse : l’arrogance, l’impatience, l’inconstance, le caprice», écrit le philosophe. Ici, il rejoint le constat fait par «les pédagogues post-soixante huitards» sur les dangers de la culture de l’immédiateté et sur les problèmes de concentration des élèves.

Le résultat de tout cela, déplore-t-il, est qu’aujourd’hui une ascension grâce à l’école est impossible : «les enfants de pauvres font les frais de l’effondrement du système d’instruction et d’éducation français. Pour les autres, les parents se substituent à l’école défaillante». Et là, il n’a pas vraiment tort.

Véronique Soulé
journaliste à Libération
15/09/2014

Comment sommes-nous devenus si cons? Alain Bentolila, éditions First, septembre 2014, 185 pages, 14,95 euros.
Tableau noir, Jean-Paul Brighelli, éditeur Hugo Document, août 2014, 16 euros.
La Passion de la méchanceté, Michel Onfray, éditeur Autrement, collection Contre-hist, août 2014, 180 pages.
le Un hebdomadaire, n°23, 2,80 euros. Michel Onfray.

Correspondance Polémia – 18/09/2014

Images : les trois livres des trois auteurs : Alain Bentolila, Jean-Paul Brighelli et Michel Onfray.