Rubrique : Géopolitique
Le : 05 Octobre 2004
Quelques faits à connaître sur l'immigration clandestine en Europe
En Italie, en Russie, en Turquie : les passeurs s’en mettent plein les poches
! Les vagues de réfugiés et de demandeurs d’asile arrivent
par bateau, par avion, par voie terrestre : la corporation des passeurs gagne
de l’or en barre. “Pour les passeurs, les êtres humains sont
une marchandise à transporter comme l’est la drogue. Le transport
par petites embarcations coûte de 4000 à 5000 dollars. Par avion,
et avec de faux documents, de 10.000 à 30.000 dollars” expliquait
récemment le ministre de l’intérieur de l’Etat de Bavière,
Günther Beckstein (CSU), quand on lui a demandé de résumer
la situation.
Pour les réseaux mafieux, ce trafic d’êtres humains est devenu particulièrement lucratif, surtout dans les pays qui sont devenus les plaques tournantes des immigrations illégales, comme l’Italie, la Turquie et la Russie. Selon des rapports récents des services secrets, publiés dans “Welt am Sonntag”, les chiffres parlent d’eux-mêmes : rien que par l’Italie transitent chaque année quelque 1,6 million d’immigrants légaux et 300.000 illégaux. Toujours selon ces rapports, les services secrets soupçonnent que les organisateurs de ces migrations illégales appartiennent à des bandes organisées. Elles introduiraient ces migrants illégaux en même temps qu’elles s’adonneraient au trafic de drogues et d’armes. Le réseau de la “Santa Corona Unita”, basé en Apulie (Italie du Sud), y jouerait un rôle déterminant. Il travaillerait en étroite collaboration avec des passeurs organisés d’Albanie, de Russie et de Turquie. “Welt am Sonntag” poursuit : “En Turquie, les passeurs gagnent d’ores et déjà plus d’argent dans la contrebande d’êtres humains que dans le trafic de drogues”.
Le rôle de la Turquie est intéressant à observer dans ce contexte : le pays est “sur la voie de l’Europe” et veut officiellement jouer le rôle de “portier” de l’Europe, en pratiquant une politique d’”étanchéisation”. Ankara prétend y mettre tous les moyens. (…) C’est clair : le gouvernement turc rempli officiellement ses engagements, ceux d’être l’avant-poste de l’Europe, ce qui n’empêche nullement les navires quasi avariés, bourrés de candidats réfugiés, d’échouer à Lampedusa ou ailleurs. Car les côtes de la Turquie sont longues et découpées et les organisations de passeurs bien rôdées.
Il est clair aussi que les flux de réfugiés sont pilotés.
Depuis que les Tunisiens ont reçu des droits de pêche en échange
d’aides au développement et de fournitures en équipements,
ils surveillent leurs côtes avec davantage de vigilance et agissent de
manière plus musclée contre les bandes de passeurs. Bien peu d’embarcations
franchissent désormais la Méditerranée entre la Tunisie
et l’Italie. Les candidats réfugiés choisissent une voie
plus longue, qui part de Libye. Mais négocier avec la Libye s’avère
problématique. En juillet 2003, Italiens et Libyens ont signé
des accords pour que les contrôles soient plus sévères dans
le désert saharien et le long des côtes méditerranéennes,
mais, jusqu’ici, ces accords n’ont rien donné parce que les
véhicules tous terrains et les radars promis par les Italiens n’ont
pu être livrés aux Libyens, sous prétexte que l’UE
accepte l’embargo contre le pays du Colonel Khadafi, toujours considéré
comme un “Etat-voyou”. Par conséquent, les gardes-frontière
libyens ne peuvent guère montrer de zèle dans la traque aux candidats
à l’immigration.
Khadafi doit faire en outre face à un autre problème : plus les
côtes sont verrouillées et rendues étanches, plus le flot
de candidats à l’immigration en Europe s’accumule comme les
eaux d’un barrage à l’intérieur des terres libyennes.
Tripoli a les mêmes problèmes avec ces masses humaines venues de
l’Afrique subsaharienne qu’Ankara avec les candidats réfugiés
kurdes d’Irak. La Méditerranée n’est donc pas un barrage
entre l’Europe et le reste du monde, mais bel et bien un pont.
Ensuite, si les Italiens s’attaquent au trafic des passeurs en déployant de meilleures techniques de repérage et de surveillance des côtes, les passeurs changent de route et testent d’autres voies d’accès au continent européen. L’Institut de Criminologie de l’Université de Milan observe depuis quelque temps que la tendance actuelle est d’éviter les longues traversées maritimes ; les candidats à l’immigration sauvage se déguisent en touristes et arrivent par air en Europe, venant de tous les coins du monde.
Curd-Thorstein WEICK.
SOURCE : “Zur Zeit”, Vienne, n°35-36/2004
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