Rubrique : Médiathèque


Le : 30 Juin 2008

« L'Exclusion »
Par Julien Damon

Julien Damon vient de publier un « Que sais-je ? » très pertinent sur « l’exclusion », cette nouvelle expression dont les croyants en l’utopie égalitaire ont fait leur nouvel évangile. Après avoir retracé l’historique de l’irruption de ce concept dans le débat public, il en souligne l’ambiguïté et le caractère « un rien nébuleux ». Il écrit à ce sujet : « Les contours de la notion sont devenus si vagues qu’il semble très souvent impossible de savoir avec précision de quoi l’on parle. On en vient à se demander, face à une telle hétérogénéité de la population considérée, s’il y a réellement un sens à parler d’exclus. »

J. Damon dresse un inventaire de ces exclus : chômeurs de longue durée, allocataires du RMI, handicapés, immigrés clandestins, SDF, peuvent être, dit-il, réunis sous une même appellation, qui pourrait à l’extrême désigner toute inégalité ou toute différence ; elle porte sur des problèmes disparates ou des populations hétérogènes.

Il n’hésite pas, d’ailleurs, à citer Julien Freund pour souligner que « la notion d’exclu est saturée de sens, de non-sens et de contresens ; finalement on arrive à lui faire dire à peu près n’importe quoi, y compris le dépit de celui qui ne peut obtenir tout ce à quoi il prétend ».

J. Damon décrit l’émergence de cette notion, progressive mais irréversible, dans les politiques publiques ; elle traduit « le passage progressif d’une protection sociale assise sur l’activité professionnelle à une protection sociale reposant sur la citoyenneté (sic) ».

A ce propos, il insiste sur le fait que ce qu’indique la notion d’exclusion, à savoir une rupture nette de/dans la société, n’est pas une description satisfaisante de la réalité. Pour lui, il n’existe pas de catégories de populations ni de territoires radicalement coupés du reste de la société.

Il dénonce le caractère réducteur de la notion, qui laisse imaginer l’existence séparée de deux groupes, l’un intégré à l’économie globalisée et habitant les lieux concernés par l’accélération de la mondialisation et de la métropolisation, l’autre, au chômage, résidant dans des quartiers relégués.

En réalité, écrit-il, il convient de ne pas s’encombrer de cette notion « fourre-tout », bannière d’un militantisme à l’évocation des droits de l’homme, mais de circonscrire la notion d’exclusion à la pauvreté et à l’inquiétude collective face au chômage, en gros une sorte de cumul de handicaps.

La véritable question, poursuit-il, n’est pas celle de la caractérisation ou du décompte des exclus, mais celle des relations d’interdépendance et des actions (privées ou publiques) engagées en matière de lutte contre l’exclusion : c’est seulement dans cette acception débarrassée de sa gangue idéologique que le professeur Damon traite de la lutte contre l’exclusion.

Avec beaucoup de précisions, l’auteur procède ensuite à l’analyse détaillée de la définition économique de la pauvreté et délivre un recensement critique, éclairé, des mesures publiques prises pour lutter contre. A noter une analyse du rapport Hirsch qui est à l’origine de l’idée du revenu de solidarité active, un examen de la situation des SDF et des travailleurs pauvres. Il consacre quelques pages aux interventions et incitations croissantes de l’Union européenne ; on y apprend au passage que la commission a annoncé que 2010 serait proclamée Année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion…

Le seul regret qu’inspire cet ouvrage c’est que l’auteur, malgré sa propre analyse critique du concept, semble se résigner à accepter le terme d’exclusion pour désigner en fait les nouvelles formes de la pauvreté.

Il a raison de dire que le refus de l’exclusion est devenu un lieu commun du langage politique, au fur et à mesure que montaient en France le chômage, la pauvreté, la marginalité et le flux d’immigration incontrôlé, tristes effets des politiques socialistes affichées ou masquées successives.

Le Club de l’horloge a cherché, il y a déjà treize ans, à comprendre pourquoi ce slogan s’est aussi rapidement imposé dans la vie politique alors qu’il s’agit d’un non-sens sémantique. Le fait d’exclure est un acte volontaire pratiqué par un individu ou un groupe conscient à l’égard d’un autre individu ou d’un autre groupe bien déterminé ; or la société n’est pas un groupe conscient ; elle n’est pas une entité homogène et cohérente ; elle n’a pas la capacité d’exclure volontairement un ensemble d’individus ou de groupes hétérogènes .

L’analyse à laquelle a procédé le Club de l’horloge (*) prouve qu’il s’agit d’un thème de propagande idéologique : ce n’est qu’un nouvel aspect de la culpabilisation de nos sociétés occidentales. Il se décline à tous les modes et s’applique à tout problème, économique, social, politique, religieux, qu’il s’agisse du tchador à l’école, de l’immigration clandestine, de la pauvreté, du chômage, des conditions de logement, de la sécurité, voire de la santé.

Cette revendication a remplacé celle de la « lutte contre les inégalités » en vigueur dans les années 1970. Avant la lutte contre les inégalités, c’était la lutte des classes, mais quel que soit le vocabulaire employé, il s’agit toujours du même procédé : au nom d’un idéal impossible à atteindre, il s’agit d’asservir les esprits et de sidérer les consciences dans le but de conquérir le pouvoir.

C’est pourquoi cette arme lexicale n’est pas innocente : elle traduit le passage d’un socialisme marxiste à un néo-socialisme dont l’hystérie égalitaire a quitté la sphère économique pour faire irruption dans les questions de société. La droite parlementaire en quête de légitimité idéologique est naturellement tombée dans le piège : de Chirac à Sarkozy, la classe politique au pouvoir reprend le cantique en chœur avec la gauche et, malheureusement pour le citoyen, se sont en son nom multipliées les dépenses publiques en pure perte : plans de la ville après plans des banlieues, de RMI en CMU, c’est toute une ingénierie sociale qui s’est progressivement constituée, bien caractéristique d’une société qui se veut d’assistance mais qui est incapable de porter remède aux maux qu’elle a elle-même engendrés et ce ne sont pas, hélas, les actions précipitées entreprises pour écoper le navire social qui l’empêcheront de couler, si tant est que la volonté perdure de tenter le sauvetage.

Quant à la pauvreté et à la misère, elles prospèrent allégrement sur ce terreau d’angélisme humanitaire.

En définitive, le concept de lutte contre l’exclusion est significatif de la perte du bon sens et de la mesure qui ont tant contribué à façonner la nation française. Une société sans exclusion est inconcevable car tout ordre social se caractérise par des exclusions qu’il autorise ou qu’il prescrit. Tout groupe, toute association, toute institution, comme la famille, comme l’entreprise, comme la nation tracent une frontière entre leurs membres et ceux qui n’en font pas partie : cela ne veut évidemment pas dire que ceux qui ne sont pas inclus dans ces cercles sont des ennemis ou des victimes.

En guise de conclusion, il faut raison garder devant ce déluge d’idéologie fallacieuse qui nuit à la compréhension des problèmes : lutter contre la pauvreté qui s’est installée en France suppose une grille d’analyse lucide et sans complaisance des causes réelles de cette pauvreté.

Quelles sont ces causes :

– Un surendettement de l’Etat effrayant qui détourne d’avance par l’impôt le fruit du travail des citoyens d’aujourd’hui et hypothèque celui des générations futures ;
– L’effondrement du tissu industriel et économique intérieur en raison d’un libre-échangisme dogmatique et incontrôlé ;
– Des charges sociales du pays alourdies par un mouvement migratoire sans précédent et une politique de soutien, qu’elle soit ouverte ou masquée, à cette immigration qui en aggrave les conséquences sociales ;
– L’intervention de l’Etat et de ses ingénieurs sociaux dans le secteur productif, qui entrave la liberté d’entreprendre et qui culpabilise la réussite ;
– La fragilisation des soutiens naturels du citoyen que sont la famille, premier endroit de protection sociale, et la nation, espace naturel de la cohésion.

Revenir à ces fondamentaux permettra d’arrêter la poursuite des chimères.

Blaize Saint-Dizier
© Polémia
25/05/08

(*) Voir Pierre Millan, « Le Refus de l’exclusion, nouvelle expression de l’utopie égalitaire », éd. Les Lettres du monde, 1980, 149 p. et sa conférence-débat au Club de l’horloge du 30/03/08.

Professeur associé à Sciences Po (cycle d'aménagement et d'urbanisme), Julien Damon est notamment l'auteur de « La question SDF » (PUF, 2002) et du « Que sais-je ? » sur « Les politiques familiales » (n° 3776).

Julien Damon, « L’Exclusion », éd. P.U.F., collection Que sais-je ?, 2008, 126 p., 7,60 €

Blaize Saint-Dizier

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