Rubrique : Politique
Le : 08 Mars 2008
La désacralisation de la fonction présidentielle précipite la chute du président-ludion dans les sondages
Les sondages relatifs à la cote de popularité du président de la République se suivent et se ressemblent : ils font apparaître une décrue régulière du nombre de Français ayant une opinion favorable de lui et de son action.
Fait sans précédent sous la Ve République, le président de la République obtient désormais des résultats inférieurs à celui de son premier ministre, pourtant bien discret. Dix-neuf points : c'est l'écart record – hors période de cohabitation – qui sépare, dans un sondage IFOP-JDD du 23 février 2008, la popularité de Nicolas Sarkozy, en forte chute depuis plusieurs semaines, et celle de son premier ministre François Fillon, qui semble inversement prospérer.
Dans la dernière livraison de ce baromètre, à paraître dans le « Journal du Dimanche », le chef de l'Etat enregistre en février par rapport à janvier une baisse de neuf points de bonnes opinions, à 38% (sondage TNS Sofres du 23 et 24 janvier 2008). Alors que jusqu'à présent le premier ministre faisait figure de « fusible » de l'exécutif, le renversement est total.
Les commentateurs politiques sont unanimes et la cause est entendue : ces mauvais résultats s'expliqueraient de deux façons : les Français s'inquiéteraient pour leur pouvoir d'achat et sanctionneraient la vie privée un peu trop agitée et voyante du président. C'est pourquoi le président « people » serait moins… populaire.
Si ces analyses méritent sans doute d'être prises en considération, elles projettent néanmoins un message implicite, pour ne pas dire subliminal : ce serait donc pour des raisons extérieures à son action politique que le président serait sanctionné ; à cause de la conjoncture et des femmes, donc ? Bref, les Français seraient injustes pour celui qui affirme ne « pas pouvoir vider des caisses déjà vides » (N. Sarkozy le 8 janvier 2008) ?
Curieusement il ne semble pas venir à l'esprit de ces experts médiatisés que nos concitoyens vont un peu plus loin dans le regard critique qu'ils portent sur l'action du président de la République. Et qu'ils sanctionnent peut-être aussi dans les sondages, à défaut de pouvoir le faire dans les urnes, une politique bien plus qu'une conjoncture ou des déboires sentimentaux.
La fonction présidentielle dans la constitution de la Ve République et dans la pratique présidentielle jusqu'en 2007 donnait en effet au président une fonction prééminente de garant de la continuité nationale et d'arbitre au dessus des partis. Le président était vis-à-vis des institutions et de la nation un peu dans le rôle du père : un peu lointain mais un guide et un recours dans les moments difficiles.
En rupture avec ses prédécesseurs, N. Sarkozy a, au contraire, choisi la posture œdipienne du fils maudit, celui qui a de mauvaises fréquentations et qui ne vient aux réunions de famille que pour voir mourir la mamma, comme dans la chanson d'Aznavour. Cette rupture de style non seulement déconcerte mais illustre aussi un renversement plus fondamental dans l'équilibre et l'exercice des pouvoirs que nos concitoyens sont en train de sanctionner justement.
Le président sous la Ve République était en charge du long terme et laissait au gouvernement le soin de conduire la politique de la nation.
Le président Sarkozy prétend, au contraire, s'occuper de tout à la place du gouvernement : des marins pêcheurs comme de la libération des infirmières bulgares, du sauvetage des membres de l'Arche de Zoé, de la notation des ministres comme du réchauffement climatique.
Les tables rondes succèdent aux Grenelle, les rapports aux audits, les initiatives tonitruantes aux réformes annoncées, les voyages aux déplacements, les commissions aux expertises et les conseillers de l'Elysée parlent à la place des ministres : la France commence à en avoir le tournis.
Outre que ce comportement modifie radicalement la logique des institutions de 1958, il transforme fatalement le président en ludion : au lieu d'inspirer la sérénité comme sa fonction l'exige, celui-ci donne l'image de l'agitation, ce que l'ample médiatisation de ses moindres faits et gestes ne fait que renforcer.
D. de Villepin, ancien premier ministre, remarquait à juste titre que le président donnait ainsi l'impression de perdre « en concentration sur l'essentiel, c'est-à-dire le service de la France et des Français » (« Les Echos » du 6/02/08). Même analyse du premier président de la Cour des comptes qui indique dans un autre registre, à propos de la revue générale des politiques publiques, que la réforme de l'Etat est engagée « par bribes » et « sans vue d'ensemble ni mise en cohérence » (« Les Echos » du 7/02/08).
La constitution de la Ve République reposait sur la primauté du politique comme déterminant du destin collectif de la nation. La politique de la France « ne se faisait pas à la corbeille », comme avait déclaré Ch. De Gaulle.
Le président Sarkozy embrasse sur les marches de l'Elysée la présidente du MEDEF, passe ses vacances avec des patrons du CAC 40 et transforme ses déplacements à l'étranger en autant d'occasions d'essayer de placer des contrats. Comme disent ses conseillers, il fait montre d'une relation effectivement « décomplexée vis-à-vis de l'argent »… Cela aussi ne laisse pas de surprendre et d'inquiéter.
La parole présidentielle était rare jusqu'alors : elle n'en avait que plus de valeur.
Le président Sarkozy, lui, a choisi de donner son avis sur tout à tout propos : sur la colonisation en Algérie, sur les racines chrétiennes de l'Europe devant le pape, sur la laïcité devant les représentants de la maçonnerie, sur la diversité et ce qu'il nomme la « laïcité positive » devant les musulmans, sur la « civilisation » devant les journalistes, sur la mémorisation de la Shoah, sur les décisions du Conseil constitutionnel… Ce président si prolixe cherche visiblement à plaire de la sorte à ses interlocuteurs : au Congrès américain comme au président Poutine, au chef de gouvernement israélien comme au président égyptien, au pape comme au recteur de la mosquée de Paris, à la gauche comme à la droite. Européen à Bruxelles, il est atlantiste à Washington. Il tient à Paris des propos belliqueux vis-à-vis de l'Iran. A Ryad il est tout miel. En Inde on ne l'entend plus.
Curieusement, aucun commentateur officiel ne relève l'effet désastreux de ces prises de position successives et contradictoires qui ne peuvent qu'affecter la crédibilité de l'homme, de l'institution ensuite, de notre pays enfin.
La contrepartie de la prééminence présidentielle résidait enfin dans la pratique référendaire périodique, expression la plus directe de la souveraineté populaire. Le général De Gaulle quitta, on le sait, le pouvoir en 1969 par suite du rejet par référendum de son projet de décentralisation, une réforme qui paraîtrait aujourd'hui pourtant bien modeste à l'aulne de celles qui sont engagées quotidiennement sans aucune consultation des Français.
Le président Sarkozy a choisi, lui, la voie parlementaire sans risque pour revenir sur le Traité européen que les Français avaient pourtant rejeté en 2005. Et il a suffi de quelques mauvais sondages pour qu'il mette en sourdine son intention déclarée, avant de « politiser » les municipales.
Le pouvoir donne ainsi le sentiment de vouloir ruser avec la souveraineté populaire. Il ressort d'ailleurs l'argument des socialistes du début des années 1980 selon lequel l'élection présidentielle vaudrait blanc-seing pour tout : l'expérience des grandes manifestations populaires en faveur de l'école libre, qui démontre le contraire, a visiblement été oubliée par les conseillers du président… L'exécutif a pris ainsi l'habitude de reculer devant l'obstacle : devant une grève des transports ou devant les chauffeurs de taxi : brusquement le volontarisme de la « rupture » cède la place à la plus plate négociation, pour ne pas utiliser un autre terme.
Tout cela induit un décalage de plus en plus visible entre l'image que le président et ses communicants veulent donner de lui et la réalité de son action depuis son élection. Ce décalage serait encore acceptable si nos concitoyens avaient le sentiment que malgré tout l'exécutif engageait notre pays dans la bonne direction. Or ils ont justement la perception du contraire.
En matière de sécurité, ils sont 94% à estimer que les émeutes urbaines vont se reproduire (sondage « IFOP Le Figaro » du 7/02/08) ; 60% des sondés ne font pas confiance au président et au gouvernement pour améliorer la situation économique (sondage « LH2 Libération /Le Figaro » du 4/02/08). Nos concitoyens estimeraient aussi dans leur majorité (49% des réponses) qu'au plan international le rôle de la France dans le monde « s'affaiblit » (sondage TNS SOFRES des 23 et 24/01/08).
Les Français ont à juste titre le sentiment d'être entrés au XXIe siècle dans un monde dangereux : ils ont donc aussi besoin d'être rassurés par l'action de leurs gouvernants.
Au lieu de cela, ils commencent à se demander si leur président n'est pas, lui aussi, touché par le « syndrome de la mouette » : celle qui crie beaucoup mais fait du surplace par vent contraire.
Agitation, déconsidération et maigres résultats : un cocktail qui pourrait bien induire à terme une « rupture » sociale et politique majeure.
Michel Geoffroy
© Polémia
23/02/08
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