Rubrique : Médiathèque
Le : 04 Novembre 2005
« Islam », de Bernard Lewis
Ce livre est une somme des travaux du grand islamologue Bernard LEWIS, professeur à l'Université de Londres puis à Princeton. C'est aujourd'hui un ouvrage d'une telle érudition, d'une telle hauteur de vue, certes sans complaisance pour la civilisation qu'il étudie, qu'on est tenté de le considérer comme indispensable à l'homme cultivé d'aujourd'hui.
La première partie étudie l'histoire des sociétés musulmanes avec des textes rares sur le rôle persistant de l'esclavage dans ces sociétés et sur la façon méprisante dont l'Islam traditionnel a regardé l'Occident (d'où un manque d'intérêt et l'absence pendant longtemps de tentatives d'emprunts, contrairement au Japon). La deuxième partie traite du langage politique de l'Islam, des rapports de l'Islam avec la modernité et avec la démocratie et du « retour » de l'Islam à l'époque actuelle.
Ses premiers travaux portèrent sur la secte des assassins en Syrie et en Perse au Moyen Age : « Les Assassins, terrorisme et politique dans l'Islam médiéval » (la traduction allemande titre : « Les Assassins, sur la tradition du meurtre religieux dans l'Islam radical »). Lewis rappelle que cette secte pratiquait l'attentat suicide avec le poignard contre les chefs politiques jugés indignes. Il note : « Religion et politique sont très liées en Islam (…) Mahomet fut chef d'Etat à Médine et commanda des armées, donnant ainsi le modèle du chef politique parfait pour les croyants. Le calife était d'ailleurs autant chef religieux que politique. L'ayatollah Khomeyni confirma ce point de vue en disant : « L'Islam est politique ou il n'est rien. » Lewis remarque aussi que, sur les 54 Etats de la Conférence islamique mondiale, un seul est démocratique (la Turquie).
Lewis médite sur quatorze siècles d'opposition entre Islam et Chrétienté : « Les ressentiments actuels des peuples du Moyen-Orient se comprennent mieux lorsqu'on s'aperçoit qu'ils résultent, non pas d'un conflit entre des Etats ou des nations, mais du choc de deux civilisations. Commencé avec le déferlement des Arabes musulmans vers l'Ouest et leur conquête de la Syrie, de l'Afrique du Nord et de l'Espagne chrétiennes, le « grand débat », comme l'appelait l'historien anglais Gibbon, entre Islam et Chrétienté s'est poursuivi « avec la contre-offensive chrétienne des Croisades et son échec, puis avec la poussée des Turcs en Europe, leur farouche combat pour y rester et leur repli. Depuis un siècle et demi, le Moyen-Orient musulman subit la domination de l'Occident, domination politique, économique et culturelle, même dans les pays qui n'ont pas connu un régime colonial ».
L'auteur nuance son propos : « Etait-ce un choc des civilisations ? Je dirai plutôt entre deux variantes d'une même civilisation. Le conflit persistant entre l'Islam et la Chrétienté tire sa spécificité, non pas de leurs différences, mais de leurs ressemblances. Toutes les religions prétendent que leurs vérités sont universelles ; cependant le christianisme et l'islam sont peut-être les seuls à proclamer que leurs vérités sont universelles mais aussi exclusives. (…) Entre ces deux religions partageant un commun héritage juif et hellénistique, revendiquant la même autorité et une même vocation universelles, se disputant le Bassin méditerranéen et le continent qui le borde, le choc était inévitable. »
Certes, les Chrétiens ont abandonné pour la plupart leur triomphalisme mais, ajoute Lewis, a-t-on du mérite à être tolérant lorsque l'on tient la religion pour quelque chose de privé et somme toute secondaire ? De plus, il est plus facile d'être magnanime dans la victoire que dans la défaite ; les musulmans se sont vus distancer dans le commerce et la guerre, la technique et l'industrie, la science et la culture (l'UNESCO montre que l'alphabétisme et la diffusion des livres sont particulièrement faibles dans les Etats musulmans actuels). Il existe donc un ressentiment qui gêne le dialogue interreligieux.
L'auteur n'est pas très optimiste : « Au lieu de dialogue, on entend de nouveau parler de djihad, de guerre sainte et de martyre pour la foi. Déjà une fois dans l'histoire, le premier grand djihad qui fit passer de vastes territoires et de nombreuses populations de la Chrétienté sous la souveraineté de l'Islam finit par déclencher au haut Moyen Age une riposte : le christianisme, religion pacifiste en son fond, contre-attaqua en lançant une croisade, réplique tardive et limitée au djihad musulman. Celle-ci entraîna un regain d'intolérance chrétienne à l'encontre des juifs, des hérétiques et d'autres considérés comme une menace pour l'unité et la pureté de la communauté chrétienne assiégée. Tôt ou tard, ce nouveau djihad, s'il continue, déclenchera une nouvelle croisade, dévastatrice pour les deux protagonistes. »
Lewis espère, bien sûr, que le dialogue l'emportera en s'appuyant sur les valeurs communes à l'islam et au christianisme. Ajoutons cependant que ce dialogue est rendu plus difficile par la déchristianisation de l'Occident car les points communs entre un athée aux mœurs laxistes et un religieux musulman rigoriste sont évidemment assez faibles.
Les chapitres sur l'Islam des origines à nos jours doivent être lus mais ils ne sont pas les plus originaux. Les développements sur l'esclavage persistant en terres d'Islam sont intéressants face à l'esprit d'autoflagellation des Occidentaux actuels. Le chapitre sur « L'islam et les autres religions » est nuancé mais sans concessions : il rappelle la fameuse sourate V 51 : « Ô vous qui croyez ! Ne prenez pas pour amis les juifs et les chrétiens », en précisant que ce qui importe pour l'historien n'est pas le sens profond de la phrase mais l'interprétation persistante faite pendant des siècles. Il rappelle que « Les pays où les musulmans sont au pouvoir et où règne la loi islamique constituent le « dar al islam », la maison de l'Islam ; le reste du monde, peuplé d'infidèles et gouvernés par eux, est le « dar al-harb », la maison de la guerre. Il porte ce nom parce que, entre le royaume de l'Islam et le royaume de l'incroyance, existe, de par la loi, un état de guerre permanent qui se prolongera jusqu'à ce que le monde entier accepte le message de l'Islam (…) cette guerre s'appelle le djihad que l'on traduit par guerre sainte bien que le sens premier signifie combat pour la cause de Dieu. Lewis rappelle à propos des dhimmis (non-croyants qui sont, en terre d'islam, des citoyens de seconde zone) que c'est un calife de Bagdad qui a inventé l'insigne jaune que devaient porter les juifs et qui fut ensuite diffusé en Occident.
Dans le chapitre « La guerre et la paix », Lewis rappelle que « L'islam est perçu dès les origines comme une religion militante », à vrai dire comme une religion militaire : « L'écrasante majorité des théologiens classiques, des juristes et des tenants de la tradition, comprenaient l'obligation du djihad dans un sens militaire. »
Le chapitre « Islam et démocratie », l'auteur n'est pas non plus complaisant : « Les fondamentalistes musulmans ne nieront pas que leur credo et leur programme politique sont incompatibles avec la démocratie libérale (…) la question n'est donc pas de savoir si la démocratie libérale est compatible avec le fondamentalisme islamique : la réponse est de toute évidence négative. Il s'agit d'analyser si elle est compatible avec l'islam lui-même (…) c'est aux musulmans en priorité de décider ce qu'ils veulent retenir du riche héritage islamique et sous quelle forme (…) On peut toutefois rappeler quelques données : la démocratie libérale est à l'origine un produit de l'Occident modelé par un millier d'années d'histoire européenne, par l'héritage de la religion et de l'éthique judéo-chrétienne, par l'héritage aussi du savoir-faire politique et juridique gréco-romain. » Pour Lewis, historiquement, rien ne s'oppose à imaginer une démocratie de musulmans mais, politiquement, il constate que cela n'existe nulle part sauf en Turquie (sous la protection de l'armée). Le pouvoir législatif ne peut exister car il est réservé à Dieu. « Enfin, l'islam traditionnel n'a pas de doctrine des droits de l'homme ; la notion même apparaît comme une impiété. Seul Dieu a des droits ; l'homme n'a que des devoirs. » Néanmoins, Lewis refuse tout déterminisme historique : les hommes peuvent toujours choisir la liberté ; simplement le poids de l'histoire, de l'héritage favorise plutôt chez les musulmans des formes de pouvoir autoritaires. Pour Lewis, la victoire des fondamentalistes n'est pas inéluctable. Nous ajouterons toutefois que la distance entre l'Etat islamiste et l'Etat chrétien est moins grande qu'entre l'Etat islamiste et l'Etat laïc. La laïcité, loin d'être un facteur d'affaiblissement du fondamentalisme, lui donne matière à réagir et à convaincre de nouvelles générations. Il y a là un sujet de réflexion profond pour nos hommes politiques.
Yvan Blot
ã Polemia
novembre 2005
« L'Islam », Bernard Lewis, Quarto Gallimard, 2005, 1 344 pages.
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