Rubrique : Société
Le : 17 Mai 2005
Lire Samuel Huntington
Il y a environ deux ans, dans le cadre de son émission " Répliques
" diffusée chaque samedi matin sur France-Culture, Alain Finkielkraut
affirma très justement que Samuel P. Huntington est un auteur dont tout
le monde parle en France, mais que personne n'a vraiment lu. Il dénonçait
ainsi une maladie endémique des milieux intellectuels français,
leur incorrigible frivolité.
Bien que Huntington, aujourd'hui âgé de 78 ans, ancien conseiller
de Jimmy Carter et depuis longtemps professeur émérite de relations
internationales à Harvard, ait publié son premier livre à
la fin des années 1950 (en 1970, il codirigera un ouvrage collectif sur
les régimes à parti unique, The Authoritarian Politics in Modern
Society. The Dynamics of Established One-Party System), ce n'est que quarante
ans plus tard qu'il sortit des sphères universitaires pour accéder
à la notoriété internationale, avec un gros ouvrage très
vite traduit dans de nombreuses langues, Le Choc des civilisations1.
Il n'est pas indifférent de rappeler que la première mouture de
ce livre fut " un cycle de conférences qui [se tint] à l'American
Enterprise Institute de Washington, en octobre 19922 ", soit dans les locaux
du plus important think tank (" boîte à idées ")
néo-conservateur, " dont est issue une bonne partie de l'administration
Bush3 ". En effet, après des débuts comme libéral
et démocrate typique de la côte Est, Huntington s'est peu à
peu " droitisé " pour finir, non par rejoindre en réalité
les néoconservateurs, mais par se faire le défenseur d'un "
néonationalisme " américain. En France, Le choc des civilisations
eut droit à un succès d'estime, et il faut croire que ses ventes
furent satisfaisantes puisqu'il fut bientôt réédité
dans une collection de poche.
Pour autant, ce livre a-t-il été lu chez nous comme il le mérite,
c'est-à-dire ligne à ligne et crayon en main4 ? A considérer
les jugements hâtifs dont il fit l'objet, et ce dans les milieux les plus
opposés, il est permis d'en douter.
Huntington, il est vrai, ne fait aucune concession à la facilité,
entrecoupant volontiers ses analyses de graphiques, statistiques et pourcentages
rébarbatifs. Son allure même est à contre-courant : le vieux
professeur est un WASP (White Anglo-Saxon Protestant) plus vrai que nature,
un Bostonien aux yeux bleus, vifs et pénétrants, dont la calvitie
laisse encore voir des cheveux blonds et qui ne porte que des blazers et des
cravates rayées d'un classicisme indémodable.
Puisqu'un second livre de Huntington, consacré à la crise de l'identité
nationale américaine, est paru en traduction française il y a
quelques mois, il semble utile de mettre en relief les raisons de lire ou de
relire le politologue américain. On va voir qu'elles sont excellentes
et concernent des enjeux essentiels. Il sera bon, pour commencer, de procéder
par le rappel de quelques-uns des reproches faits à Huntington et de
montrer, citations à l'appui, l'inanité de ces reproches.
Huntington a d'abord été accusé de laisser entendre avec présomption qu'il avait découvert, quelques années après la fin de l'empire soviétique et le dépérissement des idéologies, la clé du dynamisme historique, donc accusé de retomber, même à son corps défendant, dans une approche idéologique. En fait, s'il a bien énoncé sa thèse centrale comme une règle (" Dans le monde nouveau qui est désormais le nôtre, la politique locale est ethnique et la politique globale est civilisationnelle5 "), Huntington s'est bien gardé de conférer à cette règle une validité permanente. Son regard est toujours strictement politique et historique : " L'approche civilisationnelle, écrit-il, peut aider à comprendre la politique globale à la fin du XXe siècle et au début du XXIe. Pour autant, cela ne veut pas dire que cette grille de lecture est pertinente pour le milieu du XXe ni qu'elle le sera pou le milieu du XXIe6 "" Ce grand défenseur de la culture anglo-protestante s'est également vu reprocher de n'avoir pas encore vraiment compris que le temps de la domination blanche est définitivement révolu. Or, non seulement Huntigton refuse toute supériorité intrinsèque à l'Occident, mais il ne croit pas que le modèle occidental soit réellement universalisable : " L'Occident, affirme-t-il, a vaincu le monde non parce que ses idées, ses valeurs, sa religion étaient supérieures [...], mais plutôt par sa supériorité à utiliser la violence organisée. Les Occidentaux l'oublient souvent, les non-Occidentaux jamais [...] Seule l'arrogance incite les Occidentaux à considérer que les non-Occidentaux " s'occidentaliseront " en consommant plus de produits occidentaux. Le fait que les Occidentaux identifient leur culture à des liquides vaisselle, des pantalons décolorés et des aliments trop riches, voilà qui est révélateur de ce qu'est l'Occident7. "
La seconde partie de la citation renvoie à ce que l'on peut considérer comme l'apport le plus novateur et le plus original du Choc des civilisations à savoir la distinction capitale entre modernisation et occidentalisation. Là encore, c'est l'immense mérite de Huntington que de ne pas confondre l'ethnologie ou l'anthropologie culturelle avec l'histoire. Jusqu'à la parution de son livre ou presque, modernisation et occidentalisation étaient entendues comme des quasi-synonymes : soit pour s'en féliciter, au nom de la démocratie et de l'idéologie des droits de l'homme, réputées universalisables ; soit pour condamner le phénomène, au nom du relativisme des valeurs et de la défense du droit à la différence.
Sous l'effet d'un paradoxe qui n'est qu'apparent, l'analyse bien plus fine de Huntington nous permet de saisir que, dans notre déploration sur la perte de substance des cultures " traditionnelles " et notre croyance à leur incapacité à résister au choc de l'influence occidentale, il entre précisément beaucoup de condescendance " occidentalo-centrée ". C'est un regard de touristes cultivés, penchés avec mauvaise conscience sur l'Autre, mais qui n'imaginent même pas que cet Autre puisse opérer un tri sélectif parmi tout ce qui vient de chez nous. Huntington, lui, restitue à ces processus leurs cassures, étapes et rythmes : " Lorsque la modernisation s'accroît, cependant, le taux d'occidentalisation décline et la culture indigène regagne en vigueur [...] A l'échelon sociétal, la modernisation renforce le pouvoir économique, militaire et politique de la société dans son ensemble et encourage la population à avoir confiance dans sa culture et à s'affirmer dans son identité culturelle8. " Pour Huntington, c'est plutôt à l'échelon individuel que la modernisation " engendre des sentiments d'aliénation et d'anomie[...], des crises d'identité auxquelles la religion apporte une réponse9 ".
L'exemple de l'Inde hindouiste, où le mouvement de renouveau national sous la conduite du BJP repose avant tout sur la classe moyenne supérieure - avec des hommes et des femmes maîtrisant parfaitement les technologies de pointe d'origine occidentale, mais faisant chaque matin leurs dévotions à Ganesha ou à Shiva - semble bien confirmer la pertinence de la conclusion de Huntington : " Fondamentalement, le monde est en train de devenir plus moderne et moins occidental10. "
Mais l'universitaire américain ne se contente pas de prendre le contre-pied
de nombreuses idées reçues. Il lui arrive parfois d'être
politiquement très incorrect. Dans Le choc des civilisations, renvoyant
explicitement au Camp des saints de Jean Raspail, il écrit : " L'Afrique,
quant à elle, non seulement n'a rien à offrir pour contribuer
à la reconstruction de l'Europe, mais elle déverse des hordes
d'immigrants résolus à se partager les restes11. " Au sujet
de l'islam, Huntington déchire les rideaux de fumée sémantiques
et affirme nettement : " Le problème central pour l'Occident n'est
pas le fondamentalisme islamique. C'est l'islam, civilisation différente
dont les représentants sont convaincus de la supériorité
de leur culture et obsédés par l'infériorité de
leur puissance12. " Sans doute le lecteur comprend-il mieux maintenant
pourquoi Huntington, malgré une impeccable carte de visite universitaire,
fait grincer des dents chez les bien-pensants et autres chantres progressistes
de la douce tolérance musulmane.
Il semble que ce soit le lot de Huntington, auteur complexe et subtil, d'être
de toute façon mal interprété. Quand sa pensée n'est
pas présentée de manière déformée pour cause
d'anti-américanisme rabique, elle est par trop simplifiée. C'est
ainsi que son dernier livre, qui fait grand bruit outre-Atlantique, a pu être
lu (...) comme celui d'un " suprémaciste blanc ". Pourtant,
dès la préface, l'auteur précise que son ouvrage "
vise à défendre l'importance de la culture anglo-protestante,
et non celle des Anglo-Protestants13 ".
Il est clair pour Huntington que l'identité nationale américaine
repose sur deux piliers, la culture et la religion, non sur la race. Toute singularité
de cette identité lui paraît résider en ceci que la culture
anglo-protestante a perduré pendant trois siècles, alors même
que le nombre de descendants d'immigrants d'origine anglo-protestante diminuait
par rapport à la population globale.
Ce qui s'est délité depuis 1965 avec l'apparition du mouvement
dit de la " déconstruction " et la montée des identités
communautaires infranationales, c'est le ciment qui tenait ensemble tant d'éléments
disparates : le " credo américain ", qui signifie prédominance
publique et rendue obligatoire de la langue anglaise, attachement aux principes
de l'État de droit, responsabilité des dirigeants, défense
farouche des droits individuels et, plus généralement, des valeurs
issues du " protestantisme dissident ".
Alors que les États-Unis avaient absorbé sans difficultés majeures, entre 1820 et 1924, 34 millions d'immigrants européens, l'intégration étant chose faite à la troisième génération, ils sont aujourd'hui confrontés " à un afflux, contigu, dont la population équivaut à plus d'un tiers de celles des Etats-Unis et est séparée d'eux par une frontière de trois mille cinq cents kilomètres matérialisée par une simple ligne tracée sur le sol et un fleuve peu profond. Cette situation est unique pour les Etats-Unis et unique au monde14 ". A la différence des vagues migratoires antérieures, la vague mexicaine n'est pas dispersée sur le territoire mais regroupée dans les États du Sud-Ouest (certains auteurs parlent déjà de " Mexamérique " ou d' "Amexique ") et en Californie (rebaptisée " Mexifornie "), et ne veut absolument pas abandonner la pratique de l'espagnol mais imposer au contraire un bilinguisme officiel. Elle entend bien, enfin, dans le cadre d'une double allégeance, maintenir des liens permanents avec son pays d'origine. Là comme ailleurs, les binationaux veulent et ont, comme le dit dans détour Huntington, le beurre et l'argent du beurre.
Le cauchemar americano de Huntington serait que les États du Sud-Ouest subissent un sort analogue à la " cubanisation " de Miami, devenue la vraie " capitale de l'Amérique latine " ; Miami qui, entre 1983 et 1993, a été désertée par 140 000 de ses habitants d'origine anglo-saxonne. D'autres chiffres fournis par Huntington donnent véritablement le tournis (en 2000, Los Angeles comptait 46,50 % d'habitants d'origine hispanique contre 29,70 % de " Blancs ") et justifient la formule qu'il emploie : il s'agit d'une " reconquista démographique " de territoires enlevés par la force dans les années 1830 et 1840.
Huntington sait qu'à l'horizon 2040 les Blancs d'origine européenne pourraient n'être, aux Etats-Unis qu'une minorité parmi d'autres, réduite à s'organiser en lobby pour se faire entendre. Chez le vieux Bostonien lucide et courageux, on perçoit même souvent des accents spengleriens, comme s'il ne s'agissait désormais que de différer le moment de la disparition. Cependant, ce réaliste qui n'a pas seulement fréquenté les bibliothèques, mais aussi les sphères du pouvoir et de la décision, cet homme qui rejette tout irénisme et qui ne perd jamais de vue les rapports de force, refuse absolument de battre sa coulpe, de s'excuser d'être né WAPS et de vouloir le rester. Observateur désenchanté du phénomène de " dénationalisation des élites ", qu'il dénonce, ce produit type de l'élite à choisi franchement la cause du peuple et de la nation.
Philippe BAILLET
" Les craintes de Samuel Huntington " in Nouvelle Revue d'Histoire
n° 17, Mars-avril 2005, pp. 59-61.
La Nouvelle Revue d'Histoire, revue bimestrielle dirigée par Dominique
Venner, est disponible en kiosque (6 €). Renseignements et abonnements
(32 €/an) : NRH, 88 avenue des Ternes, 75017 Paris, tél : 01 40
54 01 70.
Notes :
1 Odile Jacob, 1997. Éd. de poche chez le même éditeur,
2000. Les citations sont tirées de cette dernière édition.
2 Samuel P. Huntington, Le choc des civilisation, op. cit., p.10-11.
3 Pierre Hassner et Justin Vaïsse, Washington et le monde. Dilemmes d'une
superpuissance, CERI/Autrement, 2003. p. 166.
4 Le choc des civilisations a fait l'objet de plusieurs réflexions dans
La Nouvelle Revue d'Histoire, et notamment dans notre n°7, p. 27 et dans
notre n°13, p. 5.
5 S. P. Huntington, Le choc des civilisations, op. cit., p. 21.
6 Ibid., p. 10
7 Ibid., p. 61 et p. 72-73.
8 Ibid., p. 98-99.
9 Ibid., p. 99.
10 Ibid. p. 103.
11 Ibid., p. 477.
12 Ibid., p. 320.
13 S. P. Huntington, Qui sommes-nous ? Identité nationale et choc des
cultures, Odile Jacob, 2004, p. 11.
14 Ibid., p. 220.
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