Rubrique : Société


Le : 18 Décembre 2004

Turquie : le formatage de l'opinion

Aujourd'hui, les opinions européennes sont hostiles ou très hostiles à l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne.
Demain, celle-ci sera acceptée : c'est du moins le pari qu'ont fait les 25 chefs des gouvernement de l'Union Européenne qui ont décidé d'ouvrir des négociations d'adhésion.

Reconnaissons que les partisans de la Turquie ont déjà remporté des succès décisifs :

1. Avoir imposé l'idée que la question de l'adhésion turque pouvait se poser malgré la géographie, l'histoire, la religion, la civilisation.

2. Avoir ensuite posé des « conditions » (oui, si…) à l'adhésion permettant de mesurer les progrès et donc de faire passer la marche vers l'union pour inéluctable.

3. ° Avoir accrédité l'idée du caractère inéluctable et, somme toute moderne de la marche turque vers l'Europe : « L'Europe à papa, c'est fini » titrait ainsi Ouest-France.

Dans tous les cas, il s'agit de faire passer l'accessoire devant les données fondamentales.

C'est d'ailleurs là le mal profond des sociétés hyper-médiatisées : se polariser sur l'instant et les périodes événementielles au détriment de ce qui est inscrit dans la durée.

S’intéresser à l’évolution du code pénal turc ou au rôle de l’armée dans les institutions, c’est pratique pour occulter la situation géographique de la Turquie et ses milliers de kilomètres de frontière commune avec la Syrie, l’Irak, l’Iran (voir à ce sujet : http://www.polemia.com/decryptage.php?cat_id=41).

Se focaliser sur les entrechats diplomatiques du Premier ministre turc à Bruxelles n'a qu'un but, faire oublier cinq siècles d'affrontement avec la chrétienté aboutissant à l'exil récent des Arméniens, l'une des premières communautés chrétiennes au monde et des Grecs, pourtant présents en Asie mineure depuis trois millénaires…

Pourtant, quand le chef de gouvernement turc de retour à Ankara est accueilli par des pancartes « Erdogan, conquérant de l'Europe », n'est-ce pas le vieux projet de l'empire ottoman qui resurgit ?

Relativiser les écarts de revenus et de développement entre la Turquie et l'Union européenne en rappelant les précédents portugais et espagnols, c'est faire passer les contingences économiques devant les fondements civilisationnels qui ancrent la Turquie dans un autre univers que l'Europe, celui de l'Asie des steppes et de l'islam.

Ainsi, entrer dans le débat sur l'adhésion de la Turquie, c'est accepter de le perdre, car il sera consacré à ce qui est contingent, non à ce qui est essentiel.

Mais en refusant de se penser dans son identité, l'Europe refuse de se concevoir comme puissance.
On comprend mieux pourquoi les États-Unis d'Amérique – et leurs satellites au sein de l'Union européenne – sont si favorables à l'entrée de la Turquie.
On comprend aussi pourquoi il est si politiquement incorrect d'être hostile à l'adhésion turque : en Europe, les concepts d'identité et de puissance sont encore tabous.


Guillaume Bénec'h
18/12/2004
© POLEMIA

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