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Alain de Benoist : le grand anticipateur

Alain de Benoist : le grand anticipateur

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Alain de Benoist « a vu l’ampleur du rôle de l’hérédité dans les différences humaines avant de compléter son propos par une pensée toute en finesse sur l’inné et l’acquis. »

♦ Depuis plus de cinquante ans Alain de Benoist accumule une œuvre originale défrichant bien des sentiers de la pensée. A l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, un « Liber amicorum 2 Alain de Benoist » a réuni plus de cinquante contributions françaises ou étrangères apportant chacune un éclairage particulier sur cet explorateur du continent des idées. Nous publions ci-dessous la contribution de Jean-Yves Le Gallou sous son titre original : « Alain de Benoist, le grand anticipateur ».
Polémia.


A un ami de plus de quarante ans, on doit la vérité. Et je dois à la vérité de dire qu’il m’est souvent arrivé d’être irrité par Alain de Benoist.

D’abord, parce que l’extrême acuité de son intelligence fait qu’il donne souvent l’impression d’avoir raison… même s’il advient qu’il ait tort, d’autant que dans une disputatio amicale il n’est pas toujours d’une parfaite bonne foi.

Des jugements parfois injustes

Pour ma part, je l’ai parfois trouvé injuste sur les jugements qu’il a parfois portés sur des personnalités politiques que j’ai fréquentées (à l’ « extrême droite » de l’échiquier, selon la novlangue dominante). Il est vrai que la vie politique a des règles différentes de la vie intellectuelle : elle en diffère par les objectifs comme par les publics auxquels elle s’adresse. Pas facile de juger l’une à l’aune de l’autre.

Encore une prise de distance : sur des questions comme l’immigration ou l’islam, j’ai souvent trouvé Alain de Benoist excessivement prudent ou frileux. Or, ce sont des questions centrales en ce sens que ces phénomènes conduisent à un changement de population et de civilisation. C’est vrai que nous touchons ici au cœur des dogmes du politiquement correct mais l’expérience a, hélas, prouvé que les concessions aux forces diabolisantes ne suffisent pas à empêcher la démonisation.

Mais j’arrête ici d’exposer mes réserves, sinon le lecteur va croire qu’il est tombé sur un liber inamicorum !

Or j’ai une immense reconnaissance à Alain de Benoist – Fabrice – pour sa profondeur et son audace intellectuelles et sa capacité à discerner les faits majeurs et le sens des événements.

L’ampleur du rôle de l’hérédité

Dans les années 1960/1970/1980, il a vu l’ampleur du rôle de l’hérédité dans les différences humaines avant de compléter son propos par une pensée toute en finesse sur l’inné et l’acquis : une réflexion qui reste d’une importance majeure même si elle a contribué alors à faire tomber Alain de Benoist – pour les petits esprits conformistes qui dirigent le monde médiatique – du côté obscur de la force dont on ne revient jamais tout à fait…

La critique avant l’heure de l’américanisation du monde

Au milieu des années 1970, il a profondément choqué, cette fois, ses amis en déclarant « qu’il préférait porter la casquette de l’Armée rouge plutôt que manger des hamburgers à Brooklyn ». Quel tollé, alors que « les chars soviétiques étaient à une étape du Tour de France » ! Quel scandale – quelle imprudence – pour un journaliste de Valeurs actuelles ! Assurément pas le meilleur moyen de faire fortune, d’être décoré de la Légion d’honneur et d’entrer à l’Institut. Mais quelle lucidité quand on mesure quarante ans plus tard les ravages de l’américanisation du monde !

L’empire, l’empire américain, l’empire marchand fut ensuite et reste encore au centre de ses critiques. Cette condamnation du système à tuer les peuples (selon le titre d’un livre de Guillaume Faye paru aux éditions Copernic) reste d’une absolue pertinence.

Le localisme, une réponse au mondialisme

En contrepoint, Alain de Benoist a développé une réflexion sur le localisme, c’est-à-dire l’une des réponses au mondialisme : ce qui n’était qu’un mince filet de réflexion dans les années 1990 est devenu aujourd’hui un courant en plein essor. Incontestablement la meilleure riposte gradualiste au libre-échangisme mondial. Choquantes pour tout esprit attaché au caractère prométhéen du monde européen, les réflexions sur la décroissance sont aussi fécondes. Car, derrière ce concept, ce qui est mis en avant c’est aussi le refus de voir le calcul économique et marchand envahir l’ensemble du monde. Et je garde pour ma part un vif souvenir du numéro d’Eléments consacré au « retour d’Orphée ».

La superclasse mondiale cosmopolite, voilà bien l’ennemi !

Alain de Benoist est un passeur d’idées – un [re]passeur d’idées, d’un certain point de vue. Issu de milieux antimarxistes, ayant combattu et ayant été combattu par les marxistes à l’époque de leur toute-puissance sur la République des lettres, il n’hésite pas à reprendre à son compte certaines intuitions de Marx dans sa critique du capitalisme et le rôle de la lutte des classes. Comment ne pas s’intéresser à ses travaux sur la forme capital quand la société marchande envahit l’ensemble de l’espace social ? quand le milliardaire Warren Buffet déclare « la guerre des classes existe et c’est la mienne, la classe des riches, qui la gagne » ? quand le patron du Monde et ancien fondateur de SOS Racisme, Pierre Bergé, déclare : « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? » ? La superclasse mondiale cosmopolite, voilà bien l’ennemi !

Un explorateur du continent des idées

Alors je suis infiniment reconnaissant à Alain de Benoist de son rôle d’explorateur du continent des idées, d’ouvreur de voies intellectuelles nouvelles. Je lui dois de m’avoir aidé à discerner avant d’autres les forces économiques, politiques, intellectuelles et sociales en marche. Je lui dois une certaine griserie : celle d’être en avance sur son temps – ce qui, il est vrai, n’est pas sans inconvénient…

Bien sûr, je n’ai abordé ici qu’une petite partie de l’œuvre immense de réflexion d’Alain de Benoist.

Et j’ai choisi un angle particulier : focaliser sur ce qui a pu apparaître à un moment donné comme le plus choquant. Car la liberté de réflexion, la recherche de la vérité – ou de vérités provisoires et historiquement situées – suppose d’accepter de déplaire, d’offusquer, de heurter, de scandaliser, ses ennemis, bien sûr, mais aussi ses amis.

Telle est l’intransigeante exigence de la pensée libre.

Jean-Yves Le Gallou
16/01/2014

Les intertitres sont de Polémia

Liber amicorum Alain de Benoist – 2, Editions Les amis d’Alain de Benoist, 2014, à commander sur :

http://www.alaindebenoist.com/     (Librairie en ligne)

Voir aussi : Liber amicorum Alain de Benoist – 1, Editions Les amis d’Alain de Benoist, 2004, 298 pages

Image : 1re de couverture de Liber amicorum 2 Alain de Benoist